Grit Groupe de Recherche sur l'Image et le Texte
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Exposition

Femme et violence

E
N décembre 1998, le GRIT organisait une semaine d’études et d’animations sur le thème « femmes d’images, images de femmes » (du 5 au 11 décembre 1998 à Mouscron). À quelques mois de l’an 2000, il s’agissait de faire le point sur nos représentations du féminin, nos « images de femmes », passées et présentes, que celles-ci soient dues à des créateurs masculins, cas le plus fréquent, mais aussi à des imaginaires féminins, situation plus récente, distinguée par la mention générique « femmes d’images ».

L’enquête portait sur les productions littéraires, paralittéraires et artistiques, francophones et italiennes, des XIXe et XXe siècles, dont la particularité sémiotique consistait à rapprocher le texte (écrit ou oral) de l’image (unique, en séquence, fixe ou animée...). Rapprochement qui — faut-il le rappeler ? — s’est à ce point intensifié en cette fin de XXe siècle qu’il est désormais tentant de retourner l’observation de Roland Barthes faite il y a — déjà — 37 ans : ce n’est plus l’image qui ne peut se passer de texte, mais plutôt le texte qui paraît ne plus pouvoir faire sans l’image ! Onze expositions étaient notamment au programme de la manifestation « femmes d’images, images de femmes » ; cinq d’entre elles sont devenues itinérantes et de ces cinq, trois ont servi de fonds pour alimenter la triple sélection reprise aujourd’hui sous l’intitulé générique de Femme et violence (dans l’affiche, dans la BD et l’album pour enfants).

Quantitative, la sélection a dû aussi être qualitative, par la prise en compte du nouveau contexte thématique, la violence, qu’elle était censée illustrer. Ce qui, a priori, n’allait pas forcément de soi, vu que ces trois expositions initiales portaient sur une thématique autre, celle de la représentation du féminin, et présentaient des différences quant aux modes d’expression retenus, aux identités sociales des publics concernés et à leur âge. On aurait pu craindre que ces différences puissent poser des problèmes dans le travail de sélection. Or, quelle que soit l’exposition considérée, l’abondance fut au rendez-vous, contraignant les responsables à des choix difficiles. Une telle situation est bien sûr révélatrice de l’étonnante proximité qui relie la problématique de la violence à celle de la femme. Une proximité que chacun des trois responsables d’exposition s’est dès lors proposé d’interroger dans sa sélection de documents.

Laurence Van Ypersele met en évidence les détournements subis par les images de femmes dans les affiches de propagande des 60 premières années de notre XXe siècle guerrier. Rarement considérée pour elle-même, la femme y figure au service d’une expression pathétique de la souffrance des victimes, de la haine de l’adversaire ou, plus récemment, de l’horreur de la guerre. Jean-Louis Tilleuil propose un parcours, sous la forme de triptyque, à travers les 50 dernières années de la création BD francophone, afin d’y montrer que, si la violence y est souvent associée à la destinée des personnages féminins, le traitement de l’association varie selon que la violence y est subie par la femme comme personnage (« panneau » de gauche), utilisée (« panneau » de droite) ou faussement retournée à son profit (« panneau » central). Olivier Dezutter, qui a pris en compte les nombreuses éditions et adaptations, anciennes et contemporaines, de la célébrissime histoire du Petit Chaperon rouge, souligne non seulement la multiplicité des images de la violence qui s’y rencontrent mais nous invite également à nous méfier des apparences : le personnage le plus violent n’est peut-être pas celui qu’on croit...

Femme, violence et affiche

Images de femmes, images de guerre, images de paix dans la propagande de masse

Avec la Grande Guerre, les systèmes de propagande, jusque-là assez limités, se transforment en propagande de masse. Cette guerre que l’on croyait courte s’est révélée interminable et d’une violence inouïe. Dès lors il s’agira de tenir, de mobiliser les esprits, les volontés et les portefeuilles... jusqu’à la victoire finale. La propagande de la Grande Guerre complète donc le front militaire et le front économique. L’image aura une place particulièrement importante dans l’ensemble des stratégies de propagande. L’image, en effet, joue sur les émotions, mobilise les affects, frappe les esprits...

Or, au sein des images de guerre, l’icône de la femme est l’un des plus puissants vecteurs émotionnels : la femme et l’enfant sont le symbole de l’innocence absolue et, du même coup, la preuve de la barbarie de l’ennemi donc de la justesse du combat mené. Cette propagande, chez tous les belligérants, participe à la « culture de guerre », cherche à exalter la combativité de ses partisans en diabolisant l’ennemi, en présentant la guerre comme une guerre de la Civilisation contre la Barbarie et en nourrissant les espoirs de victoire. L’importance de l’image de la femme et de l’enfant au sein de cet univers témoigne bien de la totalisation de cette guerre. La femme, en effet, est à la fois l’idéal pour lequel on se bat et la victime que l’on venge.

À l’arrière, loin des combats, la femme participe à la guerre par son travail et son attente fidèle : elle est à la fois le repos du guerrier et son espérance... La Patrie que l’on défend, comme la Paix que l’on espère, ne sont-elles pas aussi des femmes ? La souffrance de la femme et de l’enfant, par contre, c’est l’intolérable : l’innocence bafouée qui appelle un sauveur. L’utilisation massive, par la Grande-Bretagne surtout, du thème poor little Belgium et des fillettes aux mains coupées, participe à la fois à la barbarisation de l’ennemi et à l’autoreprésentation de soi comme sauveur. Ces images crient vengeance, nourrissent les haines, appellent au combat. À l’inverse, la souffrance de la veuve, c’est l’hommage ultime au héros : ses larmes disent la valeur du disparu et la grandeur de son sacrifice.

Tout au long du XXe siècle, on retrouve l’image de la femme et de l’enfant comme signe de l’atrocité des guerres : guerre d’Espagne en 1936-1939, guerre de Corée en 1950-1953, terrorisme des années 80, etc. Toutefois son utilisation va évoluer jusqu’à produire l’effet inverse : on passe de la diabolisation de l’ennemi — contre lequel il faut se battre à tout prix —, à la dénonciation de la guerre elle-même - qu’il faut arrêter immédiatement parce que totalement absurde. La femme, qui avait été au centre de la propagande de guerre, sera également au centre de la propagande pacifiste. Bref, si la récurrence de l’icône est remarquable, l’évolution de son instrumentalisation ne l’est pas moins.

Femme, violence et bande dessinée

Parcours en forme de triptyque à travers 50 ans de BD francophone

La bande dessinée n’a pas bonne réputation lorsqu’il s’agit d’y étudier la part du féminin et son association aux représentations de la violence. Ayant le choix entre l’absence, le ridicule ou l’alternative sainte/garce, le personnage féminin n’est guère à la fête dans les premières décennies de l’histoire d’une bande dessinée francophone bien-pensante, réalisée pour l’essentiel par des auteurs masculins et destinée à un public jeune et tout aussi masculin. L’élargissement de ce public aux adolescents et aux adultes, opéré à partir des années 60 par des revues comme Pilote, Charlie mensuel..., puis par L’Écho des savanes, Métal hurlant, Circus, (À suivre)..., s’acompagne d’un renouvellement des images de femmes. Ce renouvellement va corriger le déficit de la distribution, mais il n’en reste pas moins mesuré sur le plan qualitatif. Ainsi, quoique de plus en plus souvent appelés à mener des destinées héroïques qui concurrencent celles de leurs collègues masculins, les personnages féminins échappent rarement à cet exercice violent, tant symbolique que physique, de l’objectivation esthétique et érotique. Ce qui nous rappelle toute l’importance de la fonction « naturalisante » différenciée et différenciante, du corps féminin dans la distinction des rapports sociaux de sexe entre homme et femme.

L’exposition propose deux parcours, « violence subie » et « violence utilisée » par le personnage féminin. Ces deux parcours s’articulent autour d’un troisième terme, central, qui présente non seulement l’avantage de mettre en scène une série appréciée du grand public (Le Petit Spirou, de Tome et Janry) mais aussi la particularité d’exhiber avec humour, grâce au conventionnel « monde à l’envers » et à son faux retournement de situation/violence, les difficultés inhérentes à la construction ritualisée de l’identité féminine (dépréciation masculine, naturalisation par corps de la différence socialement construite entre les sexes, objectivation corporelle conséquente...).

Sur la gauche de ce document central prennent place les représentations féminines de la « violence subie ». Les premières dénoncent les fondements imaginaires et ritualisés de cette violence subie. Les suivantes mettent en évidence les déformations esthétiques qui, annonciatrices de leurs déconvenues narratives respectives, contribuent à stigmatiser le grotesque et la laideur dans la figuration BD du féminin. Ensuite et pour terminer ce premier parcours, des personnages féminins mettent différemment en scène la violence vécue dans les relations familiales.

À la droite de Suzette et du Petit Spirou, les documents proposés illustrent la « violence utilisée » par les personnages féminins. Les premiers d’entre eux réactualisent, après inversion des rôles passif/actif, le processus de ritualisation imaginaire décrit dans le parcours précédent. Mais, renvoyant au fonds culturel plus ancien, et dès lors très résistant, de la femme fatale, ces images attestent un usage féminin de la violence qui reste encore ambigu. L’ambiguïté disparaît avec les personnages suivants qui agissent comme en état de légitime défense. Enfin, avec les dernières représentations du féminin, le langage et ses ritualisations se substituent à la brutalité physique, comme pour suggérer que c’est de ce côté qu’il y a lieu de trouver une solution d’avenir, « un moyen de négocier avec l’autre ».

Femme, violence et littérature enfantine

Inventaire violent en écho à quelques images du Petit Chaperon rouge

Une mère, folle de sa fille, qui envoie celle-ci dans la gueule du loup... Une petite fille qui guide le loup vers sa grand-mère...

Un loup affamé qui dévore une grand-mère, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire... Une petite fille qui mange les restes de chair de sa « grand » et boit son sang...

Des loups doucereux qui suivent les demoiselles jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles... Une petite fille qui rejoint le loup dans sa couche...

Un loup qui se jette sur une petite fille et la mange... Une petite fille qui mange un loup des yeux en découvrant ses grandes jambes, ses grandes oreilles, ses grands yeux, ses grandes dents...

Une petite fille et sa grand-mère dans le ventre d’un loup... Un chasseur ou un bûcheron qui taille un loup en morceaux et emporte sa peau comme trophée... Une petite fille et sa grand-mère qui remplissent de pierres le ventre d’un loup...

Dans l’histoire du Petit Chaperon rouge, les images de la violence sont multiples, mais méfiez-vous des apparences : le personnage le plus violent n’est peut-être pas celui qu’on croit...

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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015