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RÉFÉRENCE
VAN YPERSELE Laurence, « L’image de la "pauvreté" dans la caricature belge de la Belle Époque », dans TILLEUIL Jean-Louis (sous la dir. de), Théories et lectures de la relation image-texte, Cortil-Wodon, E.M.E., 2005, p. 157-181 (coll. « [TEXTE-IMAGE] »).

Laurence Van Ypersele
Docteur en histoire, Laurence Van Ypersele est chercheur qualifié du Fonds National de la Recherche Scientifique (F.N.R.S.) et professeur à l’Université catholique de Louvain. Spécialiste de la (...) Plus...

article

[introduction]

L’image de la « pauvreté » dans la caricature belge de la Belle Époque

I
NTERROGER l’image qu’une société se fait des plus démunis de ses membres, c’est interroger non seulement la vision qu’elle a d’elle-même, mais aussi sa vision de l’Homme et du monde ; c’est également permettre de mieux comprendre les comportements sociaux et les décisions politiques que cette vision globale implique.

Je me propose, ici, d’analyser l’image du pauvre dans la caricature politique belge de la fin XIXe siècle et du début XXe siècle. En effet, le dernier tiers du XIXe siècle est marqué par l’émergence de la question sociale sur la scène politique. Avec les grèves sanglantes du printemps 1886, les hommes politiques belges prennent brusquement conscience du problème ouvrier. Tant l’idéologie libérale jusqu’alors dominante que le paternalisme catholique au pouvoir depuis 1884 en sortent profondément ébranlés. Mais comment vont-ils intégrer (ou non) ces événements ? L’image qu’ils se font du peuple des miséreux va-t-elle changer ? La vision globale de la société et des valeurs qui la sous-tendent vont-elles évoluer ? On sait qu’un relatif consensus sur la nécessité de légiférer s’installe dès 1887 [1]. On sait aussi que la législation fut adaptée, dans la mesure du possible, aux intérêts capitalistes et consistait surtout à mettre fin aux abus les plus criants révélés par l’enquête parlementaire de 1886-1887, ainsi qu’aux situations qui pouvaient gêner la classe bourgeoise — dont, par exemple, les mesures d’hygiène et la démolition des taudis. En fait, ces trains de lois furent essentiellement des politiques de concessions dictées par la peur des masses ouvrières. Peur liée à l’augmentation continue de la classe ouvrière et à son organisation de plus en plus poussée [2] ; mais peur aussi ancrée dans tout un imaginaire social. En outre, dès qu’il s’agissait d’envisager une législation un tant soit peu interventionniste [3], tout consensus politique se trouvait rompu et les conflits idéologiques s’exacerbaient immédiatement. Au sein de ces conflits, comment cléricaux et anticléricaux voient-ils les démunis ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Qu’est-ce qu’un « bon » pauvre ? Qu’est-ce qu’un « mauvais » pauvre ? De quoi libéraux et catholiques ont-ils peur ? Quelle est la place des pauvres dans la société ? Quel est le sens de cette place ?

Pour aborder la façon dont libéraux et catholiques se représentent la pauvreté, l’intègrent dans une vision cohérente de la société ou se heurtent à des contradictions, la caricature politique [4] me semble une source tout à fait intéressante. Car, d’emblée et par nature, elle s’inscrit dans un univers de lutte idéologique. Miroir déformant des événements et des types sociaux, la caricature témoigne bien plus de la façon dont ils sont vécus que de leur réalité. D’un côté, elle utilise les passions d’une époque, les peurs et les rêves collectifs dans un but polémique. De l’autre, elle nourrit et renouvelle l’imagination sociale par l’usage des stéréotypes.

Son enjeu immédiat est idéologique [5]. Il s’agit de dénoncer l’adversaire politique comme responsable des maux de la société, de le charger de tous les vices, de convaincre de son illégitimité politique —, mais ce qui est légitime aux yeux des uns ne l’est pas nécessairement aux yeux des autres. On comprend, dès lors, que le thème de la pauvreté soit secondaire : au lieu d’être traité pour lui-même, il est instrumentalisé, c’est-à-dire mis au service de la « diabolisation » de l’adversaire politique.

Son arme est l’ironie, la laideur graphique, les simplifications outrancières et bien souvent la plus totale mauvaise foi. À travers ces transgressions graphiques, la caricature cherche à provoquer une réaction émotionnelle : le rire ou l’indignation. Par là, elle joue un rôle cathartique — rire de l’autre, n’est-ce pas le tuer ou du moins le dominer ? — et appelle au combat par des actes — dont le premier sera le vote contre les partis dénoncés.

La caricature trahit ouvertement le réel, amalgame les situations, déguise ses personnages et propulse l’actualité dans l’imaginaire. Si bien que, pour comprendre la caricature, il faut déjà connaître les événements et les personnages représentés [6]. Mais cette infidélité à la réalité factuelle prétend dévoiler une autre vérité, mettre en lumière le monde de l’ombre, jeter sur la place publique « tout ce qu’on nous cache ». Or, cette vérité est autant dénonciation du mal que vérité partisane plus ou moins mensongère. Ambiguïté, donc : la caricature assume une double fonction, à la fois mystificatrice et démystificatrice. Mais au-delà de ce niveau idéologique, elle véhicule plus profondément toute une vision du monde, tout un imaginaire collectif qui donne sens aux événements. Évidemment, cet univers de sens est reçu par le lecteur à partir de son propre horizon. C’est le problème des références communes. Or, la caricature joue directement avec ce problème. Pour fonctionner, elle suppose nécessairement une connivence entre elle-même et ceux auxquels elle s’adresse : « le caricaturiste cherche à indigner ou à faire rire ; c’est pourquoi, moins que tout autre artiste, il ne saurait se passer du public » [7]. Les caricatures témoignent donc, d’une façon particulièrement riche, des représentations collectives de leur temps.

D’autant que le XIXe siècle apparaît comme l’âge d’or de la caricature. À une époque où les techniques de reproduction sont suffisamment développées, mais où la photo, la radio et la télévision n’ont pas encore noyé le dessin de presse dans l’insignifiance, la caricature tient une place privilégiée et exerce un pouvoir de fascination particulier. En Belgique, la liberté de la presse est garantie par la Constitution (art. 18) dès 1831. En outre, l’abolition du droit de timbre, en 1848, avait permis aux journaux de diminuer leur prix et d’étendre leur surface rédactionnelle [8]. Dès cette époque, les journaux satiriques se mettent à foisonner : au total, on compte environ 150 titres [9] pour le XIXe siècle. Ces feuilles hebdomadaires sont chères et éphémères. Elles s’adressent essentiellement aux classes bourgeoises alphabétisées. À cet égard, il est assez remarquable de constater que les caricaturistes [10] ne semblent jamais se demander quel effet la façon — souvent injurieuse — dont ils croquent les pauvres pourrait avoir sur ces derniers. La plupart de ces feuilles sont publiées à Bruxelles ou à Liège. L’immense majorité d’entre elles relève de la tendance libérale progressiste, parfois très proche des socialistes. Du côté catholique, en effet, les feuilles satiriques sont moins nombreuses et plus tardives [11]. Souvent, elles sont créées pour répondre aux attaques anticléricales.

Dans les productions des différents satiristes, on constate d’emblée que l’image du pauvre, du démuni, du misérable, c’est essentiellement celle de l’ouvrier. La représentation du pauvre et son instrumentalisation sont quasi toujours liées, à cette époque, aux polémiques qui concernent d’une part la bienfaisance et de l’autre la grève. Pour chacun de ces thèmes, je commencerai par présenter la vision des anticléricaux, dont les dessins attaquent la politique gouvernementale et le monde catholique en général ; je poursuivrai par les réponses qu’opposent les catholiques à ces charges accusatrices.


[1] Une première série de lois de 1887 à 1889 vient concrétiser cette prise de conscience du monde politique : lois sur le paiement des salaires, sur l’ivresse publique, sur les conseils d’industrie, sur l’incessibilité et l’insaisissabilité des salaires, sur les protections des enfants employés dans les professions ambulantes, sur les habitations ouvrières, sur l’inspection des établissements insalubres, incommodes et dangereux. Un deuxième train de lois intervient de 1909 à 1914 : réduction du nombre d’heures de travail, interdiction du travail de nuit pour les femmes, pension pour les mineurs, etc. Voir à ce sujet : Jean-Pierre NANDRIN, « À la recherche d’un acte fondateur mythique. La loi du 13 décembre 1889 sur le travail des femmes et des enfants », dans Luc COURTOIS et Jean PIROTTE (sous la dir. de), Femmes des années 80. Un siècle de condition féminine en Belgique (1889-1989), Louvain-la-Neuve, Academia, 1989, p. 11-16.

[2] Voir à ce sujet : Robert CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Gallimard, 1995, coll. « Folio » ; Gita DENECKERE, Sire, het volk moort : sociaal protest in België 1831-1918, Antwerpen, Hadewijch, 1997 ; Peter SCHOLLIERS, Arm en rijk aan tafel : tweehondred jaar eetcultuur in België, Berchem, E.P.O., 1993.

[3] Ce fut le cas, par exemple, de la fameuse loi de 1889 concernant le travail des femmes et des enfants.

[4] Au sens le plus large, on peut définir la caricature comme « tout dessin ayant pour but soit de faire rire par la déformation, la disposition ou la manière dont est représenté le sujet, soit d’affirmer une opinion généralement d’ordre politique ou social, par l’accentuation ou la mise en évidence d’une des caractéristiques ou de l’un des éléments du sujet sans avoir pour but de provoquer l’hilarité » (Philippe ROBERT-JONES, La caricature du Second Empire à la Belle Époque, 1850-1900, Paris, Les Beaux-Arts, 1963, p. 21).

[5] « Une définition, à titre provisoire, de l’idéologie permet de la saisir comme une mise en ordre des références symboliques afin d’orienter l’action collective. La notion convoque, dans ce cas de figure, une portée extensive désignant un système de médiation qu’un sujet (historiquement la nation) met en œuvre à travers ses agents (ceux qui parlent en son nom) pour accomplir un projet dans l’histoire. » (Gilbert LAROCHELLE, Philosophie de l’idéologie. Théorie de l’intersubjectivité, Paris, PUF, 1995, p. 6).

[6] Ce qui rend le travail de l’historien parfois difficile (il lui faut, par le biais d’autres sources, retrouver l’actualité mise en scène) et situe les limites et l’enjeu de la caricature comme source pour l’historien. C’est l’histoire des représentations collectives, bien plus que l’histoire politique, qui s’enrichit au contact de cette source.

[7] Jacques LETHEVE, La caricature sous la IIIe République, Paris, Armand Colin, 1986, p. 5.

[8] Face aux vagues révolutionnaires qui secouent l’Europe de 1848, le cabinet libéral Rogier - Frère-Orban décida d’abaisser le cens électoral à son minimum constitutionnel et d’abolir le droit de timbre pour couper l’herbe sous le pied aux milieux révolutionnaires belges. Cf. Philippe BOURSON, « Histoire de la presse », dans Patria Belgica. Tome III, Bruxelles, 1875, p. 378.

[9] Citons les plus célèbres : L’Argus est créé en 1844 et Méphistophélès en 1848, L’Uylenspiegel de Félicien Rops naît en 1856, Le Rasoir de Victor Lemaître paraît de 1869 à 1889 à Liège, La Bombe, où sévit Georges Poteau, alias J. P. Gargousse, de 1878 à 1887. Pour la période qui nous intéresse, à Liège, on trouve Le Frondeur (1880-1888), centré sur les problèmes locaux et sociaux et très opposé aux libéraux doctrinaires ; à Bruxelles, on trouve La Patrouille (1884-1892), proche du satirique flamand Uilenspiegel (1887-1892), dont il reprend de nombreuses caricatures, Le Gourdin (1885-1887), dont le héros est Janson et la bête noire Woeste, La Trique (1879-1889, 1905-1906) de tendance socialiste, fondé par E. Vaughan et L. Bertrand, etc.

[10] Les caricaturistes de l’époque sont de véritables artistes pour lesquels la pratique caricaturale n’est qu’un moyen de survie, raison pour laquelle ils se cachent souvent derrière des pseudonymes difficiles à élucider.

[11] En fait, il n’existe que deux satiristes vraiment célèbres : Le Tirailleur où Pif-Paf assène ses coups de 1881 à 1891 et son successeur Le Sifflet où Zo-ot sévit de 1904 à 1914. La caricature catholique est essentiellement une riposte aux attaques anticléricales. Sa démarche s’apparente plus à de la contre-propagande qu’à de la propagande (Laurence VAN YPERSELE, « L’imaginaire catholique dans la caricature politique belge de 1884 à 1914 », dans Jean-Pierre NANDRIN, Laurence VAN YPERSELE et Fabrice MAERTEN [sous la dir. de], Politique, imaginaire et éducation. Mélanges en l’honneur de Jacques Lory, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 2000, p. 17-87, coll. « C.R.H.I.D.I., n° 13-14 »).

Référence : VAN YPERSELE Laurence, « L’image de la "pauvreté" dans la caricature belge de la Belle Époque », dans TILLEUIL Jean-Louis (sous la dir. de), Théories et lectures de la relation image-texte, Cortil-Wodon, E.M.E., 2005, p. 157-181 (coll. « [TEXTE-IMAGE] »).
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015