Grit Groupe de Recherche sur l'Image et le Texte
1, place Blaise Pascal - B-1348 Louvain-la-Neuve (Belgique) - tél. +32 (0)10 47 49 24 - fax +32 (0)10 47 25 79 - grit@rom.ucl.ac.be

RÉFÉRENCE
DÉOM Laurent, « Le scout vu par Norman Rockwell. L’héroïsation entre texte, image et imaginaire », dans TILLEUIL Jean-Louis (sous la dir. de), Théories et lectures de la relation image-texte, Cortil-Wodon, E.M.E., 2005, p. 311-337 (coll. « Texte-Image »).

Laurent Déom
Laurent Déom est maître de conférences à l’université Charles de Gaulle - Lille 3, où il enseigne la littérature de jeunesse. Il collabore également aux projets scientifiques et aux activités éditoriales du (...) Plus...

article

[entier]

Le scout vu par Norman Rockwell
L’héroïsation entre texte, image et imaginaire

A
UJOURD’hui encore, et malgré la désaffection manifestée par les milieux artistiques en vue dès la fin des années 1950 et surtout à partir des années 1970, Norman Rockwell reste considéré comme l’un des plus grands illustrateurs américains du XXe siècle [1]. Sans nous attarder aux détails de sa biographie, rappelons qu’il est né à New York en 1894 et décédé à Stockbridge (Massachussets) en 1978, qu’une part importante de sa carrière a été consacrée à illustrer les couvertures du Saturday Evening Post (de 1916 à 1963), mais qu’il a réalisé également des travaux plus ponctuels, dont certains sont devenus célèbres, comme la série de tableaux consacrés aux « quatre libertés ».

De l’œuvre de Rockwell, on retient généralement la « peinture de genre », c’est-à-dire la description tendre et nostalgique de la vie quotidienne des Américains, avec un souci particulier du détail et de l’authenticité par rapport à la réalité [2]. On en connaît moins le versant engagé, pourtant important — notamment parce qu’il montre la capacité de l’artiste à évoluer en même temps que le monde dont il s’inspire. Alors que le directeur du Saturday Evening Post, George Horace Lorimer, exigeait qu’il se conforme à une ligne idéologique imposée [3], le magazine Look, pour lequel il travaille à partir de 1964, lui donne la possibilité de traiter les questions politiques et sociales qui l’intéressent. L’engagement de Rockwell se manifeste également dans le domaine du scoutisme [4] : en plus de sa participation à la revue Boy’s Life (1913-1916), il assure, entre 1925 et 1976 (hormis en 1928 et en 1930), l’illustration des [p. 312] calendriers des Boys Scouts of America. C’est cette production spécifique que nous voudrions explorer, en envisageant, à travers le filtre de la relation image-texte, la construction du héros rockwellien, et en essayant de comprendre quelles valeurs celui-ci est censé prendre en charge.

Avant d’évoquer ces questions, interrogeons-nous brièvement sur la définition que l’on peut, en général, donner du héros. Il faudrait un travail de longue haleine pour comparer les conceptions des anthropologues, des ethnologues, des sociologues, des psychologues, des narratologues, des historiens ou des sémioticiens à ce sujet. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces théories ne s’accordent pas toujours et que l’on manque d’une synthèse qui donnerait une vue d’ensemble de ces définitions. Ce n’est cependant pas cela que nous proposerons ici, mais une définition a posteriori du personnage rockwellien en particulier — dont on verra qu’il n’atteint sans doute pas la perfection idéale et abstraite du héros traditionnel. En attendant, nous nous accorderons sur une définition minimale a priori, qui nous servira de base de travail. Celle-ci est empruntée à Philippe Hamon, qui évoque le héros dans un article consacré au lexique de l’analyse du récit :

Le héros se définit par sa coïncidence avec un système axiologique, « conforme » valorisé par une culture, et par sa « mise en relief » (procédés stylistiques divers de focalisation, d’emphase, d’accentuation d’un personnage par rapport à d’autres). [5]
Deux traits majeurs se dégagent de cette définition : la mise en relief et la conformité axiologique. Ces deux axes structureront notre exposé, qui sera consacré dans un premier temps à l’analyse du processus d’héroïsation et, dans un second temps, aux valeurs que véhiculent les personnages illustrés par Rockwell.

L’héroïsation

Si nous nous concentrons d’abord sur l’image, c’est pour accorder notre analyse au mouvement de la réception : face à un calendrier illustré, le spectateur focalise généralement son attention sur l’image plutôt que sur son titre, et ce à la fois pour une raison de perception (l’image peut être vue de loin, alors que le titre, sauf exception, doit être lu de près) et à cause de la façon dont on se représente le rapport texte-image dans ce contexte particulier (on considère spontanément le titre comme une pièce rapportée, accolée après coup à l’image).

Les « procédés stylistiques » de la définition de Hamon ne sont pas seulement valables pour le texte : ils concernent aussi l’image, qui, dans son ordre propre et au moyen de techniques spécifiques, est capable de mettre le héros en relief par rapport à d’autres personnages. C’est ce que l’analyse de l’ascension et de la lumière tendront à démontrer, non seulement sous un angle stylistique, mais aussi, plus largement, du point de vue de l’imaginaire. À cet égard, nous nous référerons aux Structures anthropologiques de l’imaginaire de Gilbert Durand. Celui-ci place l’héroïsme [p. 313] traditionnel dans le cadre du régime diurne de l’image, qui se définit par l’antithèse [6], l’opposition frontale à la réalité angoissante du temps et de la mort :

Le schème ascensionnel, l’archétype de la lumière ouranienne et le schème diaïrétique semblent bien être le fidèle contrepoint de la chute, des ténèbres et de la compromission animale ou charnelle. [7]

L’ascension

On peut observer que les illustrations des calendriers scouts de Rockwell sont toujours orientées verticalement [8]. À cette verticalité, la contre-plongée confère une orientation ascendante. Il est évident que le choix de cet angle spécifique permet une mise en valeur particulière du personnage, représenté comme dominant par rapport à un spectateur qui se retrouve en position d’infériorité. Certaines situations dans lesquelles les personnages sont présentés renforcent cette dominance de la verticalité : ascension de rochers [9], personnages perchés au haut d’un sommet [10], clocher à l’arrière-plan [11]. D’autres éléments de la composition concourent au même but : bâtons levés [12], fanions ou hampes de drapeaux [13], doigts tendus du salut scout [14], etc.

Il n’est pas difficile d’effectuer un lien entre la verticalité et l’héroïsation, puisque « le schème de l’élévation et les symboles verticalisants sont par excellence des “ métaphores axiomatiques ” » [15] : le personnage représenté dans un contexte ascensionnel est par là valorisé, ce qui peut contribuer à son héroïsation. Selon Durand, l’individu qui monte s’élève moralement, vers ce qui, dans un cadre axiologique donné, est considéré comme vrai, comme bien, comme noble [16]. Nous analyserons plus en détail dans les pages suivantes le contenu spécifique des valeurs véhiculées par Rockwell ; c’est en tout cas vers quelque chose de sacré — désignation [p. 314] volontairement imprécise, qui ne doit pas figer un sens dont la spécification dépend de tout un contexte — que s’achemine le grimpeur. Dans son ascension, celui-ci peut être associé à l’aile, comme on le constate dans certaines illustrations [17] — une aile dont la présence s’explique référentiellement (elle appartient à l’aigle américain), mais dont la portée symbolique dépasse forcément l’évidence première du symbole, parce que (cette causalité est importante) elle s’insère dans un contexte dans lequel elle a valeur surdéterminante. L’aile peut presque faire du personnage un ange, comme dans Tomorrow’s Leader (1959) [illustration 2]. Ce n’est pas comme un synonyme d’androgynie que l’angélisme apparaît ici, mais comme un isomorphe de la pureté vers laquelle tend le héros.

(JPG)
Illustration 1
N. ROCKWELL, All Together (1947)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 146.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 315]

(JPG)
Illustration 2
N. ROCKWELL, Tomorrow’s Leader (1959)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 128.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

Le chemineur vers l’absolu est-il aussi en quête de souveraineté ? Durand le pense, lui qui affirme qu’« élévation et puissance sont synonymes » [18]. Le symbolisme du staff de patrouille [19] est évidemment lié à la domination, mais le contexte général de verticalité invite à considérer aussi de banals bâtons comme de lointaines réminiscences de sceptres euphémisés. Il faudra, bien entendu, mettre cette observation en relation avec la tonalité hiérarchique de certaines illustrations, qui sera analysée lorsque l’on traitera de la question des valeurs. [p. 316]

La lumière

De l’ascension à la lumière, il n’y a qu’un pas : comme le remarque Gaston Bachelard, « c’est la même opération de l’esprit humain qui nous porte vers la lumière et vers la hauteur » [20]. C’est dans un univers pénétré par la lumière que Norman Rockwell fait entrer le spectateur. Celle-ci permet de focaliser l’attention sur un point précis de l’illustration, en même temps qu’elle crée un climat affectif particulier. Mais elle peut également être comprise en fonction de son origine. Quoiqu’elle émane parfois de sources domestiquées (feu de camp [21], ampoule électrique [22]), elle a le plus souvent une origine ouranienne. Elle insiste ainsi sur la transcendance du héros, dont, en outre, c’est souvent le visage qui est éclairé [23] — donc sa tête, c’est-à-dire la partie du corps la plus liée à la souveraineté (le caput latin signifie « tête » aussi bien que « chef »). La lumière ouranienne introduit parfois dans l’illustration une dimension sacrée, sur laquelle nous reviendrons lorsque nous traiterons du patriotisme [24].

On ne s’étonnera pas de la présence, dans l’imagerie rockwellienne, de deux traits parmi les trois que compte le régime « diurne » de l’imaginaire (schème ascensionnel, lumière ouranienne, schème diaïrétique). L’interprétation héroïsante de ces caractéristiques s’inscrit dans la logique diurne, puisque, comme le note Gilbert Durand, « c’est une attitude héroïque qu’adopte l’imagination diurne » [25]. Par un double processus de verticalisation et d’illumination, le personnage rockwellien est ainsi l’objet d’un phénomène d’héroïsation. Puisque, comme on l’a constaté précédemment, le héros se définit notamment par sa relation à un cadre de valeurs, il faut à présent étudier cette question de la norme, en la considérant à la fois sous l’angle du texte et sous celui de l’illustration.

Les valeurs

Texte-image ou la question des titres

Bien que beaucoup de titres n’aient pas été inventés par Norman Rockwell lui-même [26], ils jouent un rôle important dans l’interprétation des illustrations. Parmi les [p. 317] cinquante illustrations que nous étudions, neuf présentent un titre similaire : A Scout Is Loyal (1932 [illustration 3] et 1942 [illustration 4]), A Scout Is Reverent (1940 [illustration 14] et 1954), A Scout Is Helpful (1941), A Scout Is Friendly (1943), I Will Do My Best (1945), On My Honor (1953) [illustration 7] et To Keep Myself Physically Strong (1964). Malgré les apparences, ce n’est pas la parenté formelle de certains de ces intitulés qui doit retenir notre attention, mais leur origine commune. Tous, en effet, font directement référence à la loi scoute (pour les quatre premiers titres) ou à la promesse scoute (pour les trois derniers). Malgré leur aspect anecdotique, ces titres jouent un rôle majeur, puisqu’ils indiquent la présence sous-jacente d’un texte qui participerait au sens de l’illustration. À cause d’eux, il n’est pas possible de faire l’économie de l’étude, même rapide, de cet avant-texte. En fait, celui-ci peut être considéré comme le premier inspirateur de l’illustration. Ainsi, bien que Rockwell peigne de façon réaliste, ce n’est pas une réalité visuelle qui est le premier référent de ses œuvres scoutes, mais une réalité textuelle, qui les inspire, les oriente sémantiquement et les détermine idéologiquement — au moins partiellement.

(JPG)
Illustration 3
N. ROCKWELL, A Scout Is Loyal (1932)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 98.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 318]

(JPG)
Illustration 4
N. ROCKWELL, A Scout Is Loyal (1942)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 148.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

Il serait sans doute instructif d’analyser de façon détaillée le système de valeurs du scoutisme. Nous n’entreprendrons pas ici une telle tâche, qui dépasse évidemment les limites de cet article, mais nous nous contenterons d’insister sur les aspects principaux de l’axiologie véhiculée par les textes fondamentaux du mouvement scout (la loi et la promesse), tels qu’ils sont présentés, aujourd’hui encore, par l’association pour laquelle Rockwell travaillait. La loi proposée par les Boys Scouts of America reprend les valeurs suivantes : un scout est digne de confiance (trustworthy), loyal (loyal), serviable (helpful), ami de tous (friendly), courtois (courteous), aimable (kind), obéissant (obedient), joyeux (cheerful), économe (thrifty), courageux (brave) et pur (clean) [27]. Cette loi possède, on le voit, une valeur programmatique [p. 319] visant, par le biais de consignes positives, à la modélisation du comportement. En douze points, elle définit ce qu’un scout doit être. Quant à la promesse, elle est formulée ainsi :

On my honor I will do my best
To do my duty to God and my country
and to obey the Scout Law ;
To help other people at all times ;
To keep myself physically strong,
mentally awake, and morally straight. [28]
Un certain nombre de valeurs transmises par Rockwell se basent donc sur un avant-texte codifié par le mouvement scout. Si l’on utilise la terminologie proposée par Gérard Genette dans Palimpsestes [29], on peut considérer ces textes officiels comme l’hypotexte (texte antérieur) d’un hypertexte (texte dérivé d’un texte antérieur) iconique représenté par les illustrations de Rockwell. Il est vrai que Genette n’ébauche qu’avec prudence l’application de sa théorie à d’autres arts que la littérature, mais il nous semble que la relation hypertextuelle minimale existant entre un texte et un avant-texte peut, sans risque, être étendue au rapport texte-image. Celui-ci constitue une transposition transesthétique, dont il s’agit de voir si, dans le cas qui nous occupe, elle est plutôt formelle (et n’affecte le sens que par accident) ou plutôt thématique (et affecte le sens volontairement) [30]. En d’autres termes, il faut à présent envisager la question de la conformité (totale, partielle ou nulle) de l’hypertexte au sens véhiculé par l’hypotexte : Rockwell est-il un fidèle transpositeur de l’axiologie des Boys Scouts of America telle qu’elle est codifiée dans les textes envisagés plus haut, ou se sert-il de ce cadre de références comme d’un espace de liberté personnelle ? Afin de répondre le plus efficacement possible à cette question, on peut répartir les douze articles de la loi scoute en trois catégories correspondant chacune à un ordre de valeurs [31]. La confiance (trustworthy), la loyauté (loyal), l’obéissance (obedient) et la piété (reverent) entrent dans la catégorie des valeurs d’ordre. Le sens du service (helpful), l’amitié (friendly), la courtoisie (courteous) et l’amabilité (kind) représentent les valeurs altruistes. Quant à la joie (cheerful), l’économie (thrifty), le courage (brave) et la pureté (clean), elles appartiennent à l’ordre des valeurs individuelles.

Convergence

Lorsqu’ils portent la marque de l’hypotexte, les titres des illustrations de Rockwell se réfèrent toujours soit aux valeurs altruistes, soit aux valeurs d’ordre. Parmi [p. 320] celles-ci, le patriotisme (supposé par la loyauté) et le sens de la hiérarchie (qui concerne à la fois la loyauté et l’obéissance) se distinguent nettement [32].

« A scout is loyal » : le patriotisme

Deux illustrations portent un titre qui oriente leur compréhension dans un sens patriotique : A Scout Is Loyal (1932 [illustration 3] et 1942 [illustration 4]). Dans les deux cas, un scout, présenté à l’avant-plan, est associé à un ou plusieurs personnages qui, dans la conscience américaine (et dans la réalité de l’histoire des États-Unis), apparaissent comme des fondateurs : George Washington [33] [illustrations 3 et 4], James Madison et Abraham Lincoln [illustration 4]. On ne reviendra pas sur les éléments verticaux de ces compositions (bâton, sabre, canne, clocher à l’arrière-plan), ni sur la surdétermination patriotique de l’illustration de 1942 [illustration 4] (l’aigle et le drapeau américain), mais on remarquera surtout que le personnage central est, en quelque sorte, parrainé par les illustres ancêtres de sa nation. En évoquant par l’image une directive abstraite (l’engagement à la loyauté), Rockwell ne subvertit pas celle-ci, mais en facilite l’application concrète : la loyauté ne se limite plus à un principe idéal, mais prend la forme d’un attachement à la nation qui se manifeste dans la soumission aux figures tutélaires de l’Amérique (plus grandes que le personnage principal [illustrations 3 et 4]), la conservation de leurs orientations (les deux personnages regardent dans la même direction [illustration 3]), voire l’acceptation d’un rôle de continuateur (Washington montre la route à suivre à un scout, que la lumière indique peut-être comme dépositaire d’une mission [illustration 4] ; Madison et Lincoln posent les yeux sur un scout en posture d’ouverture [34] à la transcendance, celle-ci étant d’une façon ou d’une autre liée à la nation (drapeau, aigle) [illustration 4]). L’interprétation religieuse n’est pas exclue ([illustration 4] : clocher ; [illustration 6] : Washington en prière), mais elle n’est pas un but en soi : bien qu’elle puisse être considérée pour elle-même, elle doit aussi être interprétée comme un moyen de sacralisation des valeurs fondatrices de l’Amérique (dans le cas du calendrier de 1942 [illustration 4], la liberté, représentée par les figures tutélaires de Madison, rédacteur du Bill of Rights [35], et de Lincoln) [36]. [p. 321]

La récurrence du drapeau américain et de l’aigle emblématique ne surprendra personne dans un contexte à la fois patriotique et scout (la promesse, on l’a vu, évoque le devoir envers son pays). D’autres constatations, dans des illustrations dont le titre ne calque plus cette fois le texte de la loi scoute, sont plus intéressantes, qui recoupent les observations que nous venons d’effectuer. L’illustration de 1944 [illustration 5] serait banale si elle n’était déterminée par ce titre : We, Too, Have a Job to Do. Le patriotisme n’est donc pas seulement une valeur passive (respect, vénération), mais aussi une vertu active, ce qu’indique la tenue de campagne du personnage représenté (notamment la bandoulière du sac reposant sur l’épaule gauche) [37].

(JPG)
Illustration 5
N. ROCKWELL, Wee, Too, Have a Job to Do (1944)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 112.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 322]

Souvent, plutôt que d’être lui-même le destinateur de ce patriotisme actif, le personnage est inspiré par l’exemple des grands précurseurs : ainsi, c’est encore Washington qui apparaît dans l’illustration Our Heritage (1950) [illustration 6], pris en exemple par un scout et un louveteau, dont l’un au moins a les yeux braqués sur lui. Le scout est ainsi appelé à prendre place, à la suite des pères de la nation, dans la grande fresque (cf. The Scouting Trail [1939]) des héros qui représentent l’esprit de l’Amérique (cf. Spirit of America [1929]). La notion de transmission est donc très importante, qui s’applique moins à un patrimoine figé qu’à une dynamique sous-tendue par certaines valeurs. La jeunesse est ainsi considérée dans ses potentialités de développement (America’s Manpower Begins with Boypower [1971]) et de progression (Forward America [1951]), qui peuvent être utiles à la nation.

(JPG)
Illustration 6
N. ROCKWELL, Our Heritage (1950)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 145.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 323]

(JPG)
Illustration 7
N. ROCKWELL, On My Honor (1953)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 143.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

« A scout is obedient » : la hiérarchie

À côté du patriotisme, les valeurs hiérarchiques sont largement représentées dans les calendriers scouts de Rockwell. Celles-ci font référence au septième article de la loi des Boys Scouts of America (« A scout is obedient ») mais aussi, plus largement, au cadre pédagogique du scoutisme [38]. Nous avons déjà observé que le scout était, [p. 324] dans certaines illustrations, subordonné aux héros de l’histoire américaine. On peut repérer une organisation hiérarchique analogue dans plusieurs autres tableaux : dans Our Heritage (1950) [illustration 6], par exemple, le louveteau est plus petit que l’éclaireur, qui lui-même est placé plus bas que Washington ; dans On My Honor (1953) [illustration 7] et The Right Way (1955) [illustration 8], le(s) louveteau(x) est (sont) plus petit(s) que l’éclaireur, qui lui-même est plus petit que le routier — la hauteur relative des personnages étant symboliquement liée à leur autorité [39] Dans cette logique, il est compréhensible que l’image du chef soit valorisée. On passera rapidement sur le cas du chef actuel, héroïsé (on verra de quelle manière) dans The Scoutmaster (1956) [illustration 9], pour envisager celui du chef virtuel, en devenir.

(JPG)
Illustration 8
N. ROCKWELL, The Right Way (1955)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 137.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 325]

(JPG)
Illustration 9
N. ROCKWELL, The Scoutmaster (1956)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 117.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

Celui-ci est dépeint dans Tomorrow’s Leader (1959) [illustration 2], qui montre que la formation d’un futur chef passe par l’acquisition de compétences (représentées par les badges tapissant l’arrière-plan), et dans Growth of a Leader (1966), où l’on envisage le jeune louveteau, à travers les différentes étapes du parcours scout, comme un chef en puissance. Cette dernière illustration introduit la notion de continuité, déjà évoquée à propos du patriotisme. L’ordre scout ne se comprend pas sans cette transmission [40], qui passe tantôt par l’indication du futur [41] ou par la narration du passé [42], tantôt par l’exemple [43]. [p. 326]

« A Scout is helpful » : l’altruisme

Associée à l’exaltation du patriotisme et de l’ordre, l’héroïsation de garçons en uniforme a toutes les chances de paraître politiquement suspecte. On se souvient en effet que les systèmes totalitaires [44] qui ont vu le jour durant le XXe siècle utilisaient pour leur propagande une imagerie qui comportait ces caractéristiques. Pour cette raison, on peut être tenté par le raisonnement suivant :

Majeure Tous les systèmes totalitaires utilisent une esthétique comprenant des éléments d’héroïsation et de valorisation de la patrie et de la hiérarchie.
Mineure Les illustrations scoutes de Rockwell comprennent des éléments d’héroïsation et de valorisation de la patrie et de la hiérarchie.
Conclusion Les illustrations scoutes de Rockwell appartiennent au même champ représentationnel que les systèmes totalitaires.
Malgré sa validité apparente, ce raisonnement est en réalité un paralogisme, car ses prémices, sans être inexactes, ne sont pas complètes. Pour que le syllogisme soit correct, la majeure et la mineure devraient proposer une définition en extension d’une part des caractéristiques de l’esthétique totalitaire, d’autre part des caractéristiques des illustrations de Rockwell (entreprise considérable, il est vrai, mais qui, seule, permet d’éviter un jugement émotionnel, partial et erroné). Le même travail pourrait être réalisé à propos du rapport entre le scoutisme et les mouvements de jeunesse étatiques — rappelons seulement que le scoutisme a généralement été interdit par les régimes totalitaires.

L’un des traits des illustrations scoutes de Rockwell, qui n’est pas mentionné dans la mineure de ce paralogisme (et qui ne pourrait sûrement pas figurer tel quel dans la majeure), est la présence de l’altruisme. En sauvant une fillette d’une inondation [45] ou en donnant un renseignement à des voyageurs [46], le scout se conforme aux recommandations de sa loi [47]. La notion d’aide est, en fait, essentielle au scoutisme : elle apparaît non seulement dans la loi scoute, mais aussi dans le texte de la promesse, dans la devise (« Be prepared [to help] ») et dans le slogan (« Do a good turn daily »). Le fondateur du scoutisme, Robert Baden-Powell, développe ainsi, dans le premier ouvrage scout, cette question :

Un article de notre loi nous ordonne de rendre chaque jour un service à notre prochain. [...] Tous les jours de votre vie, vous devriez faire une bonne action, et dès aujourd’hui, vous devriez commencer à observer cette règle, fermement déci-dés à ne jamais plus la négliger. [...] Et ce n’est pas vos amis seulement que vous devez aider, mais les étrangers et vos ennemis mêmes. [48] [p. 327]

Un bon scout commence donc par se mettre au service d’autrui, en incluant même, dans les bénéficiaires de son good turn (bonne action), certains représentants de la gent animale [49].

L’altruisme scout, qui n’est pas la solidarité autarcique des membres d’un même groupe, démarque donc le scoutisme des tentatives fortement politisées de modélisation de la jeunesse. On pourrait objecter que le sens du service risque de camoufler une volonté de puissance, puisqu’il permet de maintenir sous sa sujétion les personnes que l’on aide. Cependant, la suite de notre exposé montrera que la domination, même paternaliste, n’est pas la première préoccupation de Rockwell.

Divergence

Un diaïrétisme « gainé »

À côté de ces valeurs revendiquées par les Boys Scouts of America, l’analyse des illustrations de Rockwell laisse percevoir une dimension personnelle qui s’ajoute à l’hypotexte scout sans le contredire. Cette spécificité se manifeste déjà au niveau du processus d’héroïsation lui-même. Rappelons que l’héroïsme traditionnel appartient, selon Durand, au régime diurne de l’image, et que celui-ci se caractérise par trois types de symboles : les symboles ascensionnels, les symboles spectaculaires (liés à la lumière) et les symboles diaïrétiques (associés à la séparation). Pour que les personnages de Rockwell puissent être considérés comme de véritables héros diurnes, il faudrait qu’il soient déterminés par ces différents types de symboles. C’est effectivement le cas, on l’a vu, pour l’ascension et la lumière. Il reste maintenant à étudier la question du diaïrétisme.

Par le vocable de « symboles diaïrétiques », Gilbert Durand désigne l’arrière-pensée fondamentalement polémique propre au régime diurne : au lieu d’associer les contraires, celui-ci les oppose violemment, dans une démarche cathartique d’exclusion et de rupture. Ce diaïrétisme entre dans la composition de l’imaginaire scout, puisqu’on en trouve des traces chez Baden-Powell déjà :

« Au bon vieux temps, lorsque les chevaliers étaient braves » ce devait être un beau spectacle que de voir un de ces cavaliers revêtus d’acier déboucher de la forêt sombre dans sa brillante armure, avec son bouclier et sa lance, les plumes au vent, le coursier frémissant et plein de feu pour charger l’ennemi. [...]

Chefs de patrouilles, et vous, jeunes Éclaireurs, vous êtes donc semblables à des chevaliers et à leurs suivants, pourvu que vous ne perdiez pas de vue votre honneur, que vous lui donniez la première place, et que vous fassiez de votre mieux pour aider ceux qui sont dans la détresse et ont besoin de secours. [50]

Malgré l’orientation nettement altruiste que Baden-Powell assigne à la mission des scouts, ceux-ci sont comparés à des chevaliers présentés sous un angle combattant. Baden-Powell place d’ailleurs les scouts sous le patronage de saint Georges [51], héros [p. 328] diaïrétique que Gilbert Durand désigne, avec saint Michel, comme « prototype chrétien du bon combat » [52].

Les symboles diaïrétiques construisent un héros solaire violent, rebelle et combattant (la lutte pouvant être physique, mais aussi intellectuelle et spirituelle). Dans sa lutte, il utilise des armes tranchantes. Le cadre référentiel du scoutisme offre normalement toute latitude pour exploiter ce thème, puisque les couteaux, notamment, y sont très présents (pour des raisons pratiques aussi bien sans doute que pour des motifs symboliques). En fidèle observateur de la réalité, Rockwell intègre de tels éléments à ses compositions : certains personnages portent un poignard [53], d’autres une hachette [54], d’autres encore un canif [55]. Mais l’agressivité potentielle de ces objets est neutralisée par la gaine (poignard, hache) ou le repli (canif), ainsi que par un contexte général non polémique. Le scout rockwellien ne se situe donc pas totalement du côté diurne de l’imaginaire, puisque le diaïrétisme reste chez lui à l’état de potentialité [56]. Il participe également du régime nocturne de l’image, qui, plutôt que la transcendance et la pureté, privilégie l’inversion et l’intimité. Ces deux régimes sont parfois réunis au sein d’une même illustration. C’est le cas de celle de The Scoutmaster (1956) [illustration 9] : le régime diurne est largement représenté par l’accumulation des lignes verticales et par l’angle de vue qui agrandit le personnage principal ; mais celui-ci, loin d’être un combattant, est en fait protecteur d’enfants endormis et, au lieu d’apparaître dans l’éclat de la lumière solaire, se détache sur fond de nuit étoilée [57]. Le scoutmaster (scoutmestre) n’est donc pas avant tout surhomme solaire, mais géant protecteur, gardien du camp (qui, pour les scouts, constitue, malgré son aspect précaire, un refuge à la fois réel et imaginaire) et du foyer (au sens propre).

L’intimité

C’est surtout par l’intermédiaire de l’intimité et de la protection de la fragilité que l’imaginaire nocturne apparaît chez Rockwell. Au lieu de s’opposer avec fracas à la mort, le régime nocturne en neutralise le pouvoir destructeur en l’assimilant au repos et à l’intimité [58]. On trouve pourtant peu de foyers dans les illustrations scoutes [p. 329] de Rockwell : les scènes sont situées le plus souvent à l’extérieur ou en des lieux qui ne sont pas spécialement connotés comme des refuges [59]. Mais d’autres éléments sont ici signifiants, comme ces nichoirs que construisent des scouts (calendriers de 1938 [illustration 10] et de 1955 [illustration 8]) et qui sont destinés à servir d’abri aux animaux que l’imaginaire collectif considère comme particulièrement vulnérables [60]. Si le titre de l’illustration de 1955 [illustration 8], The Right Way, renvoie simplement à l’exemple donné par l’éclaireur aux jeunes louveteaux [61], celui de l’illustration de 1938 [illustration 10], America Builds for Tomorrow, est plus intéressant.

(JPG)
Illustration 10
N. ROCKWELL, America Builds for Tomorrow (1938)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 136.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 330]

(JPG)
Illustration 11
N. ROCKWELL, A Good Scout (1935)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 98.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

Il est significatif, en effet, que l’Amérique bâtisse ici l’avenir en construisant des nichoirs plutôt que des casernes : Rockwell ne conçoit donc pas sa nation comme dominatrice ou agressive, mais comme devant se préoccuper avant tout de la protection des plus faibles.

Si la construction de nichoirs reste assez ponctuelle, un autre élément apparaît, quant à lui, plus fréquemment. Il s’agit du chien, dont la présence peut parfois surprendre le spectateur sensible à l’authenticité référentielle (comme dans le calendrier de 1947 [illustration 1], où l’on comprend mal pourquoi un chien accompagne une patrouille en raid et gravit un sommet). C’est que cet animal réfère à autre chose qu’à lui-même. Traditionnellement, il renvoie à la fidélité, mais aussi à la protection, qu’il accorde lorsqu’il est chien de garde ou, au contraire, qu’il attend lorsqu’il se [p. 331] montre fragile et soumis [62]. En outre, par son statut d’animal domestique sédentaire [63], il fait également référence, même en dehors de la maison, à l’intimité du foyer [64].

L’intimité se retrouve fréquemment dans l’œuvre de Rockwell, jusque dans ses productions (non scoutes) les plus célèbres, comme Freedom from Want (1943) ou Shuffleton’s Barbershop (1950). Sans doute cette caractéristique est-elle liée à la sensibilité personnelle de l’illustrateur [65] et peut-elle être mise en rapport avec sa préférence pour les personnages individualisés, souvent marqués par la faille et par une certaine faiblesse, plutôt que pour des types héroïques impersonnels.

La protection maternelle

De la protection du faible et de l’intimité du foyer, on passe sans peine au symbolisme maternel, qui se manifeste fréquemment dans les attitudes des personnages. Au lieu d’exalter une virilité triomphante et tranchante, Rockwell préfère composer des héros maternels. Cette caractéristique va de soi lorsqu’il s’agit de personnages féminins, comme cette cheftaine posant les mains sur les épaules de deux louveteaux dans le calendrier de 1971 (America’s Manpower Begins with Boypower). Mais elle est plus étonnante, et par là plus intéressante, lorsqu’elle s’étend aux personnages masculins, qui adoptent parfois une attitude de protection maternelle, soit en laissant (presque) se blottir les plus jeunes auprès d’eux (par exemple en 1955 [illustration 8 [66]]), soit en les enlaçant (par exemple en 1946 [illustration 12] et en 1950 [illustration 6]) ou en les serrant contre eux (dans A Scout Is Helpful [1941]) [67]. En [p. 332] mettant ainsi en évidence la faiblesse et une certaine forme de tendresse, l’illustration se range du côté des personnages simplement humains plutôt que dans le camp des héros inflexibles.

(JPG)
Illustration 12
N. ROCKWELL, A Guiding Hand (1946)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 136.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 333]

(JPG)
Illustration 13
N. ROCKWELL, Mighty Proud (1958)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 141.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

Des titres univoques

Ces traits personnels [68], introduits dans des œuvres destinées au départ à se faire l’écho d’un système de valeurs collectif, ne contredisent pas celui-ci, mais le développent de façon originale : si, par exemple, la protection du faible figure parmi les idéaux du scoutisme [69], son interprétation dans un sens maternel (plutôt que paternaliste) ne va pas forcément de soi. Les illustrations de Rockwell font donc appel, tantôt conjointement, tantôt séparément, à deux systèmes de valeurs distincts et compatibles à la fois. Mais qu’en est-il des titres ? Sont-ils orientés vers les valeurs de l’hypotexte scout (patriotisme, ordre, altruisme) ou s’en détachent-ils au profit des valeurs personnelles de l’illustrateur (intimité, protection maternelle) ? [p. 334]

Certains titres entretiennent une relation d’analogie avec l’illustration à laquelle ils sont associés, qu’ils se bornent à décrire textuellement [70]. Ce faisant, ils sont capables de focaliser l’attention du spectateur sur un détail du message, mais ne transmettent aucune valeur [71] supplémentaire par rapport à ce que véhicule l’illustration : The Campfire Story (1936) indique l’action qui est en train de se dérouler (un chef scout raconte une histoire d’Indiens autour du feu de camp), The Scoutmaster (1956) [illustration 9] présente le personnage éponyme, Mighty Proud (1958) [illustration 13] insiste sur l’état d’esprit du protagoniste et We Thank Thee, O’ Lord (1974) reprend les paroles que les scouts sont en train de réciter autour du repas, mais aucun de ces titres n’ajoute une information idéologique majeure au contenu de l’illustration.

À côté de ces titres analogiques, on distingue les titres informatifs. Au contraire des premiers, ceux-ci fournissent une information supplémentaire par rapport à l’illustration. Deux sous-catégories peuvent être mises en évidence. D’une part, les titres informatifs explicites font directement référence à l’hypotexte en citant la loi scoute ou le texte de la promesse [72]. Certains d’entre eux paraissent assez proches des titres analogiques : dans A Scout Is Reverent (1940) [illustration 14], par exemple, on voit un scout agenouillé dans un édifice religieux, ce qui dénote évidemment la piété. Toutefois, la forme même de ce titre, qui reprend textuellement le douzième article de la loi scoute, invite à interpréter cette illustration dans un sens universel : ce n’est pas la situation singulière dessinée par Rockwell qui est importante, mais le fait que ce garçon puisse représenter, en matière de piété, le scout idéal. Les titres informatifs explicites sont donc au service d’une exemplification des textes fondamentaux des Boys Scouts of America. D’autre part, les titres informatifs implicites, de leur côté, se réfèrent indirectement à l’hypotexte ou à des valeurs connexes : les valeurs sont présentes en filigrane, sans que les titres ne reprennent exactement les mots de l’hypotexte [73]. Ces titres endossent une fonction symbolique, en adjoignant à [p. 335] l’illustration une dimension supplémentaire ou en explicitant un contenu latent. Le garçon présenté sur fond d’insigne scout et de badges, dans le calendrier de 1959 [illustration 2], serait seulement compris comme un bon technicien si le titre Tomorrow’s Leader n’invitait le spectateur à faire le lien entre l’acquisition de compétences techniques et la préparation au métier de chef. De même, le tableau de 1968 [illustration 15], montrant des scouts en train de sortir d’un bâtiment, représenterait une activité ponctuelle, si le titre Scouting Is Outing n’en faisait une illustration de l’un des ressorts du scoutisme : la vie au grand air [74].

(JPG)
Illustration 14
N. ROCKWELL, A Scout Is Reverent (1940)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 152.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

[p. 336]

(JPG)
Illustration 15
N. ROCKWELL, Scouting Is Outing (1968)
reproduit dans W. HILLCOURT,
Norman Rockwell’s World of Scouting,
New York, Harry N. Abrams, 1978, p. 130.
© 1925-1976 Brown & Bigelow,
a division of Standard Packaging Corporation

Qu’ils soient explicites ou implicites, les titres informatifs ne véhiculent en règle générale que les valeurs de l’hypotexte. Le patriotisme [75], la hiérarchie [76], la transmission [77], le service [78] et la fraternité [79] y figurent en bonne place, alors que l’on y chercherait en vain l’intimité et la protection maternelle. En fait, lorsque celles-ci sont présentées par les illustrations, les titres, de leur côté, reviennent à l’hypotexte : l’un des exemples les plus frappants est sans doute le calendrier de 1938 [illustration 10], dont le titre, America Builds for Tomorrow, laisserait prévoir un hymne à la gloire de l’Amérique, alors qu’en réalité l’illustration, que nous avons analysée plus haut, se positionne clairement du côté des valeurs personnelles de Rockwell.

Conclusion

Il est banal de rappeler que le travail d’un imagier consiste d’abord à illustrer. Pourtant, c’est en retrouvant cette priorité du geste créateur que l’on comprend mieux la place attribuée aux titres. Parce que c’est dans le domaine de l’image et non dans celui du texte que la créativité de l’illustrateur se déploie avant tout, c’est là que vont se dessiner de préférence les contours de l’imaginaire rockwellien, alors que le titre se référera généralement aux valeurs hypotextuelles. Celles-ci, bien entendu, ne sont pas négligeables : les calendriers réalisés pour les Boys Scouts of America sont d’abord des œuvres de commande ; ils sont donc sociologiquement motivés par une instance extérieure à l’artiste et sont axiologiquement tributaires de ce contexte de production. Ces œuvres servent donc d’illustration à un système de valeurs codifié notamment dans des textes officiels, lesquels se dévoilent dans certains titres. Mais cet hypotexte (avec lequel Rockwell était très certainement en accord, d’ailleurs) est rejoint par l’imaginaire personnel de l’auteur, qui se manifeste plutôt dans l’image. Rockwell construit ainsi un personnage hybride, héroïsé par des procédés appartenant au régime diurne de l’imaginaire, mais porteur de valeurs mixtes, selon qu’elles émanent de l’instance hypotextuelle des Boys Scouts of America ou de l’illustrateur lui-même.

Les illustrations scoutes de Rockwell montrent ainsi que le processus d’héroïsation n’aboutit pas toujours à la création de véritables héros traditionnels : malgré la présence de procédés héroïsants, les calendriers présentent en fait des personnages qui ne sont ni des types héroïques, ni des surhommes, parce qu’ils sont fragiles et imparfaits. Cette faiblesse, qui parcourt l’ensemble de la production de l’illustrateur, les rend proches du spectateur et provoque chez lui un sentiment de sympathie, qui explique sans doute en partie l’incontestable et durable popularité de l’œuvre de Rockwell.


[1] Pour plus de renseignements à propos de Norman Rockwell et de son œuvre, cf. notamment : Arthur L. GUPTILL, Norman Rockwell Illustrator, New York, Watson-Guptill, 1946 ; Norman ROCKWELL, My Adventures as an Illustrator. By Norman Rockwell, as Told to Tom Rockwell, New York, Harry N. Abrams, 1994 ; Collier SCHORR, Norman Rockwell, Paris, La Martinière, 1999, coll. « Carrés d’art ».

[2] Pour une définition succincte de la « peinture de genre », cf. ibid., p. 43.

[3] Ainsi, les Noirs devaient être représentés dans le rôle de domestiques (ibid., p. 95).

[4] À ce sujet, cf. William HILLCOURT, Norman Rockwell’s World of Scouting, New York, Harry N. Abrams, 1978.

[5] Philippe HAMON, « Analyse du récit. Éléments pour un lexique », dans Le français moderne, t. 42, n° 2, avril 1974, p. 144.

[6] Gilbert DURAND, Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Introduction à l’archétypologie générale, Paris, Bordas, 1969, p. 69, coll. « Études supérieures, n° 14 ».

[7] Ibid., p. 136.

[8] Il faut tenir compte à cet égard d’éventuelles contraintes imposées par la mise en pages des calendriers des Boys Scouts of America. La verticalité s’explique également par la prépondérance accordée aux portraits (généralement représentés verticalement, selon les canons de l’esthétique picturale occidentale), plutôt qu’aux paysages, dans les illustrations scoutes de Rockwell.

[9] All Together (1947) [illustration 1], High Adventure (1957).

[10] Carry On (1934), Pointing the Way (1962).

[11] A Scout Is Loyal (1942) [illustration 4], On My Honor (1953) [illustration 7]. G. Durand rapproche le clocher de l’obélisque solaire (Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 142).

[12] Scout Memories (1931), A Scout Is Loyal (1932) [illustration 3], Carry On (1934), Scouts of Many Trails (1937), The Scouting Trail (1939), A Scout Is Loyal (1942) [illustration 4], A Scout Is Friendly (1943), Forward America (1951), The Right Way (1955) [illustration 8], The Scoutmaster (1956) [illustration 9], High Adventure (1957)...

[13] Men of Tomorrow (1948), On My Honor (1953) [illustration 7], Pointing the Way (1962), Breakthrough for Freedom (1967), America’s Manpower Begins with Boypower (1971)...

[14] I Will Do My Best (1945), On My Honor (1953) [illustration 7], A Good Sign all over the World (1963)...

[15] G. DURAND, Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 138.

[16] Idem.

[17] Spirit of America (1929), A Scout Is Loyal (1942) [illustration 4], A Great Moment (1965), America’s Manpower Begins with Boypower (1971).

[18] G. DURAND, Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 151.

[19] A Scout Is Friendly (1943), On My Honor (1953) [illustration 7], America’s Manpower Begins with Boypower (1971)...

[20] Gaston BACHELARD, L’air et les songes, Paris, Corti, 1943, p. 55 ; cité par G. DURAND, Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 163.

[21] The Campfire Story (1936).

[22] Scout Memories (1931).

[23] Spirit of America (1929), A Scout Is Loyal (1932) [illustration 3], America Builds for Tomorrow (1938) [illustration 10], A Scout Is Loyal (1942) [illustration 4], Our Heritage (1950) [illustration 6], Tomorrow’s Leader (1959) [illustration 2], Growth of a Leader (1966), From Concord to Tranquility (1973)...

[24] L’écrasement que la lumière opère sur les autres couleurs est lui aussi typiquement « diurne » : malgré quelques couleurs vives, on remarque, dans les illustrations scoutes de Rockwell, une nette prédominance des tons insaturés et, parfois, dorés (cf. G. DURAND, Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 165 sq).

[25] Ibid., p. 134.

[26] Cf. C. SCHORR, Norman Rockwell, op. cit., p. 39.

[27] [Boys Scouts of America : National Council], « Boy Scout Oath, Law, Motto and Slogan », [en ligne], http://www.scouting.org/factsheets/02-503a.html (page consultée le 28/06/2004).

[28] Ibid. « Je jure sur l’honneur de faire de mon mieux / Pour faire mon devoir envers Dieu et mon pays / et pour obéir à la Loi scoute ; / Pour aider les autres à tout moment ; / Pour rester physiquement fort, / mentalement éveillé et moralement droit » (traduction libre).

[29] Gérard GENETTE, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982, coll. « Poétique ».

[30] Cf. ibid., p. 293.

[31] Cette organisation n’est évidemment pas la seule qui soit envisageable, mais elle présente du moins l’avantage d’une certaine logique qui nous sera utile dans la suite de cette étude.

[32] La piété est représentée trois fois : A Scout Is Reverent (1940 [illustration 14] et 1954), We Thank Thee, O’ Lord (1974).

[33] À propos de l’importance de Washington dans l’imaginaire américain, cf. Marshall FISHWICK, The Hero, American Style, New York, David McKay, 1969, p. 45 sq. et Élise MARIENSTRAS, « L’ennemi vaincu : figure du héros national américain », dans Pierre CENTLIVRES, Daniel FABRE et Françoise ZONABEND (sous la dir. de), La fabrique des héros, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1998, p. 67-68, coll. « Ethnologie de la France, cahier 12 ».

[34] Tête légèrement levée, bras ouverts, chapeau présenté du côté creux.

[35] Remarquons que Madison tient en main ce Bill of Rights. Une telle présentation correspond à la tendance américaine de vénération des textes fondateurs (cf. É. Marienstras, « L’ennemi vaincu [...] », op. cit., p. 66) ; celle-ci ne se limite peut-être pas aux textes fondamentaux de la nation, mais pourrait être étendue à d’autres domaines, ce qui expliquerait le rapport de Rockwell aux textes fondateurs du mouvement scout.

[36] Sur les rapports entre la religion et la nation aux États-Unis, cf. Isabelle RICHET, La religion aux États-Unis, Paris, PUF, 2001, chapitre III, coll. « Que sais-je ?, n° 3619 ».

[37] Cette conception du patriotisme comme service à la nation se comprend aisément si l’on tient compte de la date de cette illustration, réalisée en 1944, dans un contexte où les États-Unis vont s’investir de la mission éminemment active de défense de la civilisation.

[38] Encore faut-il bien comprendre cette hiérarchie et éviter d’y voir simplement une copie de l’organisation militaire. Comme l’écrit Christian Guérin, « la patrouille scoute est un compromis entre le modèle militaire (dont Baden-Powell exclut rigoureusement le drill, c’est-à-dire l’exercice intensif, l’aspect militariste), le modèle tribal, les leçons des gangs de rue et certains traits de la vie des collèges britanniques : l’autogouvernement, la prise de responsabilité progressive, et, par voie de conséquence, une primauté de l’aîné sur le cadet, contrebalancée par la coéducation au sein du groupe des pairs » (Christian GUÉRIN, L’utopie Scouts de France. Histoire d’une identité collective, catholique et sociale (1920-1995), Paris, Fayard, 1997, p. 52). Du reste, le scoutmestre (chef de troupe) « est celui qui oriente, conseille, enseigne, encourage, et sollicite, non celui qui ordonne en supérieur hiérarchique » (ibid.).

[39] Dans les deux derniers cas, on peut contester cette interprétation au nom du réalisme : les plus jeunes sont les plus petits de taille, donc se trouvent plus bas que leurs aînés ; cet argument est tout à fait valable, mais ne réussit pas à démonter notre interprétation, qui trouve sa validation dans un contexte général de valorisation de la hiérarchie.

[40] Les différentes cérémonies d’initiation correspondraient aux formes les plus ritualisées de la transmission.

[41] Pointing the Way (1962).

[42] Scout Memories (1931), The Campfire Story (1936).

[43] America Builds for Tomorrow (1938) [illustration 10], A Guiding Hand (1946) [illustration 12], The Right Way (1955) [illustration 8].

[44] On désigne ici sous cette étiquette systèmes totalitaires et régimes dictatoriaux.

[45] A Scout Is Helpful (1941).

[46] A Scout Is Friendly (1943).

[47] Le titre de la dernière illustration évoquée est A Scout Is Friendly. Il n’est donc pas directement question d’aide, mais l’action du personnage principal invite à interpréter l’image dans ce sens.

[48] [Robert] BADEN-POWELL, Éclaireurs, Neuchâtel-Paris, Delachaux & Niestlé, 1988, p. 236.

[49] A Good Scout (1935) [illustration 11].

[50] Ibid., p. 232-233.

[51] Ibid., p. 233-234.

[52] G. DURAND, Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 182.

[53] All Together (1947) [illustration 1].

[54] Scout Memories (1931), A Good Scout (1935) [illustration 11], Forward America (1951)...

[55] A Good Scout (1935) [illustration 11], A Scout Is Friendly (1943), On My Honor (1953) [illustration 7], A Good Sign all over the World (1963)...

[56] Il n’est pas certain, par contre, que l’hypotexte scout ne soit pas foncièrement diaïrétique. Sans se prononcer sur le cas des Boys Scouts of America, on peut, par contre, mentionner la présence d’un tel imaginaire dans certains textes (pédagogiques, au sens large, ou littéraires) produits par les Scouts de France et la Fédération des scouts catholiques (Belgique) ou dans leur voisinage immédiat. Sur ce point, cf. Laurent DÉOM, « Effort et dépassement de soi. Un aspect de l’héroïsation dans les romans scouts », dans Thierry SCAILLET et Françoise ROSART (sous la dir. de), Scoutisme et guidisme en Belgique et en France. Regards croisés sur l’histoire d’un mouvement de jeunesse, Louvain-la-Neuve, ARCA / Academia-Bruylant, 2004, p. 199-224.

[57] La nuit étoilée ne s’oppose pas à la lumière du jour, mais à la nuit ténébreuse, dont elle ne partage pas le symbolisme négatif.

[58] Cf. G. DURAND, Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 272.

[59] Il existe néanmoins des exceptions : A Good Scout (1925), A Good Turn (1926), America Builds for Tomorrow (1938) [illustration 10], Mighty Proud (1958) [illustration 13], Homecoming (1961)...

[60] Pensons par exemple à l’expression « Être un oiseau pour le chat », mais aussi, dans l’Évangile, aux paroles du Christ concernant les oiseaux : « Regardez : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers et votre Père céleste les nourrit ! » (Mt.6, 26).

[61] Encore pourrait-on raffiner l’analyse en proposant de lire ce titre à deux niveaux. The Right Way (1955) renverrait non seulement à la bonne façon de construire un nichoir (lecture réaliste), mais aussi à la bonne façon d’agir en général (lecture symbolique) ; bien agir équivaudrait, dans cette interprétation peut-être un peu outrée, à œuvrer pour la protection des faibles.

[62] A Good Scout (1925), Good Friends (1927), A Good Scout (1935) [illustration 11], Friend in Need (1949)... Cette soumission du chien s’oppose à l’indépendance du chat. Pas de chats dans les illustrations scoutes de Rockwell, sauf dans A Scout Is Helpful (1941), où cet animal se trouve justement en situation de dépendance absolue : il s’accroche à l’épaule d’un scout qui le sauve d’une inondation, dans laquelle il aurait éprouvé beaucoup de difficultés sans l’intervention humaine.

[63] S’il quitte la maison, c’est pour ne guère s’éloigner, sauf s’il est accompagné par son maître : cf. par exemple Carry On (1934).

[64] Il transporte alors un peu de cette intimité au dehors : Carry On (1934), The Campfire Story (1936), All Together (1947) [illustration 1]...

[65] Peut-être Rockwell — dont on sait qu’il était dépressif — se protégeait-il ainsi de toute situation potentiellement anxiogène, ce qui expliquerait aussi la constatation de Schorr selon laquelle « son appro-che était toujours positive. Il ne voyait pas la nécessité de s’appesantir sur les souffrances et les tristesses. L’une des rares œuvres où il admet l’existence de la Dépression est Le Clochard [...] » (C. SCHORR, Norman Rockwell, op. cit., p. 109).

[66] Les louveteaux prennent naturellement leur place d’enfant, alors que le scout joue un rôle maternel et que le routier, plus extérieur et comme en position de supervision, représenterait le père.

[67] Dans A Guiding Hand (1946) [illustration 12], la corde nouée pourrait toutefois faire comprendre différemment cette protection. Selon Gilbert Durand, le lien représente parfois une euphémisation de l’arme tranchante du héros solaire (Les structures anthropologiques [...], op. cit., p. 186-189). Dès lors, trouverait-on, dans l’attitude maternelle du scout apprenant à son cadet à faire des nœuds, un résidu de volonté de puissance ? C’est possible, mais le contexte général n’appuie pas vraiment cette interprétation. Au contraire, les personnages qui, de par leur statut, seraient les plus à même de revendiquer la souveraineté, l’abandonnent, au moins partiellement, pour se faire maternants (c’est le cas du chef scout de l’illustration de 1956 [illustration 9], déjà évoquée, mais aussi de celui d’A Great Moment [1965]). Risquera-t-on une hypothèse concernant la genèse de cette thématique maternelle dans l’œuvre de Rockwell ? Il semblerait que, depuis son jeune âge, l’illustrateur ait été tenaillé par la crainte de paraître efféminé (cf. C. SCHORR, Norman Rockwell, op. cit., p. 24 et 45), ce qui transparaît déjà dans la première couverture produite pour le Saturday Evening Post (1916), où l’attitude maternelle du garçon est explicite et la réaction des personnages secondaires pour le moins sarcastique. Sans doute ne faut-il pas relier trop rapidement cette crainte à un efféminement réel, mais plutôt à une sensibilité tournée davantage vers le régime nocturne de l’imaginaire (plus en accord avec les représentations sociales du féminin dans l’Amérique de Rockwell) que vers son correspondant diurne (plus conforme aux représentations sociales du masculin dans le même contexte).

[68] Encore faut-il nuancer le caractère purement personnel de ces traits, puisque eux-mêmes font sans doute écho à une série de valeurs collectives, revendiquées hors du champ des Boys Scouts of America.

[69] La protection est symbolisée dans le salut scout par le pouce reposant sur l’auriculaire (le fort protège le faible).

[70] Good Friends (1927), Scout Memories (1931), Carry On (1934), The Campfire Story (1936), Scouts of Many Trails (1937), A Guiding Hand (1946) [illustration 12], All Together (1947) [illustration 1], Friend in Need (1949), The Adventure Trail (1952), The Right Way (1955) [illustration 8], The Scoutmaster (1956) [illustration 9], High Adventure (1957), Mighty Proud (1958) [illustration 13], Homecoming (1961), Pointing the Way (1962), A Great Moment (1965), Beyond the Easel (1969), Can’t Wait (1972), We Thank Thee, O’ Lord (1974), So Much Concern (1975).

[71] Nous parlons ici seulement des deux systèmes de valeurs envisagés — car il est évident que ces titres ne sont pas étrangers à toute idéologie.

[72] A Scout Is Loyal (1932) [illustration 3], A Scout Is Reverent (1940) [illustration 14], A Scouts Is Helpful (1941), A Scout Is Loyal (1942) [illustration 4], A Scout Is Friendly (1943), I Will Do My Best (1945), On My Honor (1953) [illustration 7], A Scout Is Reverent (1954), To Keep Myself Physically Strong (1964).

[73] A Good Scout (1925), A Good Turn (1926), Spirit of America (1929), An Army of Friendship (1933), A Good Scout (1935) [illustration 11], America Builds for Tomorrow (1938) [illustration 10], The Scouting Trail (1939), We, Too, Have a Job to Do (1944) [illustration 5], Men of Tomorrow (1948), Our Heritage (1950) [illustration 6], Forward America (1951), Tomorrow’s Leader (1959) [illustration 2], Ever Onward (1960), A Good Sign all over the World (1963), Growth of a Leader (1966), Breakthrough for Freedom (1967), Scouting Is Outing (1968) [illustration 15], Come and Get It ! (1970), America’s Manpower Begins with Boypower (1971), From Concord to Tranquility (1973), The Spirit of 1976 (1976).

[74] Cf. notamment le cinquième bivouac d’Éclaireurs ([R.] BADEN-POWELL, Éclaireurs, op. cit., p. 54 sq.).

[75] Spirit of America (1929), America Builds for Tomorrow (1938) [illustration 10], Forward America (1951), America’s Manpower Begins with Boypower (1971), From Concord to Tranquility (1973).

[76] Tomorrow’s Leader (1959) [illustration 2], Growth of a Leader (1966).

[77] Men of Tomorrow (1948), Our Heritage (1950) [illustration 6].

[78] A Good Turn (1926), We, Too, Have a Job to Do (1944) [illustration 5].

[79] An Army of Friendship (1933).

Référence : DÉOM Laurent, « Le scout vu par Norman Rockwell. L’héroïsation entre texte, image et imaginaire », dans TILLEUIL Jean-Louis (sous la dir. de), Théories et lectures de la relation image-texte, Cortil-Wodon, E.M.E., 2005, p. 311-337 (coll. « Texte-Image »).
 
1, place Blaise Pascal - B-1348 Louvain-la-Neuve (Belgique) - tél. +32 (0)10 47 49 24 - fax +32 (0)10 47 25 79
Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015