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RÉFÉRENCE
DÉOM Laurent, « Effort et dépassement de soi. Un aspect de l’héroïsation dans les romans scouts », dans Thierry SCAILLET et Fançoise ROSART (sous la dir. de), Scoutisme et guidisme en Belgique et en France. Regards croisés sur l’histoire d’un mouvement de jeunesse, Louvain-la-Neuve, ARCA/Academia-Bruylant, 2004, p. 199-224.

Laurent Déom
Laurent Déom est maître de conférences à l’université Charles de Gaulle - Lille 3, où il enseigne la littérature de jeunesse. Il collabore également aux projets scientifiques et aux activités éditoriales du (...) Plus...

article

[fin]

Effort et dépassement de soi. Un aspect de l’héroïsation dans les romans scouts

P
ARADOXALEMENT, c’est par le premier roman raider que nous terminerons ce tour d’horizon, parce qu’il illustre au plus haut point l’élitisme, l’ascèse et le combat. Deux rubans noirs, signé Pierre Labat, paraît en 1951 (bien qu’il soit écrit à partir de 1949) [1]. La mort est présente dès le début du roman, puisque l’exergue reproduit une citation de Thomas Mann qui servira de programme à l’ensemble du roman :
Ce pourrait être le sujet d’un roman d’éducation que de montrer que l’expérience de la mort est, en dernière analyse, une expérience de la vie et le moyen par lequel on devient un homme [2].

L’idéal est au centre des préoccupations des garçons qui veulent s’engager. Il est décrit comme lumineux au point de devenir éblouissant :

Je n’aime pas les sceptiques, les disponibles, j’aime tous les aventuriers du monde, tous les réprouvés, tous ceux qui, une fois, regardèrent leur idéal en face, qui en ont eu le regard brûlé, et qui maintenant foncent dans leur éblouissement, incapables de plus rien voir d’autre [3].
Ceux qui choisissent cette voie sont ainsi héroïsés par ce symbolisme spectaculaire.

L’imaginaire diaïrétique se retrouve également de façon explicite, par exemple lorsque l’assistant nettoie son poignard, dont « la lame nue posée à plat sur le tapis sombre de la table, ressort et bondit au regard, droite et dure comme une volonté [4] ». Le combat peut être évoqué par d’autres biais, par exemple le judo — l’une des activités préconisées par la méthode raider —, qui représente non seulement un moyen de développement physique, mais également une voie d’entraînement mental [5].

C’est pourquoi la pratique du judo est obligatoire pour tous les raiders, et c’est justice car l’Ordre nouveau que nous prétendons représenter doit, comme jadis les samouraï, s’assurer dans ce domaine efficace une place très privilégiée [6]...
Cette désignation des raiders comme « ordre » sera reprise plus loin dans le roman, en une expression — « “Ordre” durci et purifié [7] » — dont il faudrait approfondir les implications idéologiques.

Bien entendu, la volonté et la persévérance, comme l’ascèse, sont magnifiées tout au long de l’ouvrage, même si elles peuvent conduire à la mort. Lorsque le chef décide d’abandonner les recherches de l’avion accidenté en quête duquel les raiders se sont lancés, Jacques lui demande de poursuivre, utilisant pour le persuader des arguments aux résonances guerrières :

[...] tu dois nous risquer jusqu’au bout, tu m’entends, Chef ?... jusqu’au bout pour le service. Souviens-toi de Mafeking, il n’a pas hésité lui, à les risquer ses boys de quatorze ans pour assurer les liaisons, hein ! il n’a pas hésité.
– C’était la guerre, réplique sèchement le Chef.
Cri de Jacques :
– C’est toujours la guerre quand il s’agit de sauver des gens [8] !

Jacques continuera finalement, seul, les recherches, pour respecter la promesse faite à son ami Étienne de retrouver son père, et sans doute aussi pour rester fidèle à l’exigence raider de persévérance. Son opiniâtreté lui permet de retrouver l’avion accidenté, mais au prix de sa vie — une vie qu’il offre à Dieu pour que le père d’Étienne soit sauvé. En donnant sa vie pour sauver celle d’un autre, Jacques, comme le Patrick du Signe dans la pierre, se comporte en véritable raider :

Lui et ses frères avaient rêvé de sauver le monde. Ils ne réussissaient qu’à mourir avec le monde, qu’à mourir pour le monde. Peut-être après tout fallait-il commencer ainsi et n’était-ce déjà pas si mal [9].
Par son sacrifice volontaire, il réactualise l’exploit des héros qui l’ont précédé : « Pas seulement pour le passé et pour les autres, les deux rubans noirs [10] ». Déjà héroïsé par le seul fait de sa mort, Jacques l’est plus encore par les symboles spectaculaires et ascensionnels associés à celle-ci :
[...] Quand nous avons retrouvé Jacques, c’était déjà l’aurore. Ses yeux demeuraient grands ouverts et la lumière du nouveau jour s’y reflétait en deux flammes immobiles et triomphales.

Nous n’avions pas de brancard, mais nous fîmes une civière avec le morceau d’un grand volet d’aile tout en aluminium brillant [11].

Les processus d’héroïsation sont identiques à ceux que nous avons observés jusqu’à présent. On remarque toutefois une nette insistance sur les composantes ascétique et sacrificielle et sur un élitisme incontestable, dont on perçoit sans peine les liens avec les discours pédagogiques élaborés autour du raiderisme. On notera surtout une radicalisation de la phraséologie, lourde d’implications idéologiques, qui débouche sur une mystique du surhomme que l’on retrouve dans d’autres romans de Pierre Labat [12]. Bien que celle-ci se trouve en puissance dans l’idéologie raider, elle ne réussit pas à occulter, ni dans Raiders scouts, ni dans les trois autres « romans raiders », la mystique du serviteur (l’homme serviteur de ses frères parce que serviteur de Dieu). Cette dernière, qu’il faudrait définir précisément, constitue peut-être la ligne de démarcation entre les romans raiders qui s’écartent peu de la ligne du scoutisme classique [13] et ceux qui fictionnalisent la pédagogie raider dans le sens d’un glissement de la connotation vers la dénotation : ce qui, dans les discours officiels, était subordonné à des valeurs supérieures, devient central dans Deux rubans noirs.

L’ultime étape de ce glissement sera proposée, hors du champ raider, par un roman comme Rien que joie [14], du belge Xavier Snoeck, qui présente de nombreux traits d’héroïsation diurne et valorise un scoutisme placé sous le signe de l’effort :

– Ça, c’est de la vie scoute ! On lutte ! Chaque montagne demande un peu plus d’effort, de volonté, de sacrifice [15].
L’effort sera finalement magnifié pour lui-même, en dehors de tout résultat immédiat :
« La force n’est pas de vouloir vaincre, Claude, mais de pouvoir combattre, même sans espoir. » Et le feu de camp, le feu rouge éclairait la vallée noire, les brumes, les incertitudes.
– Mais l’effort, Chef ? Le résultat de l’effort ? Pourquoi l’effort donne-t-il la joie ?
Alors, Claude vit une autre scène, jamais vécue par lui, celle-là, mais qu’il connaissait bien pour l’avoir maintes fois évoquée. Et c’était l’Homme, l’Homme divinement humain qui se penchait sur la multitude :
– Heureux les hommes de bonne volonté, car le royaume des Cieux leur appartient [16].

L’allusion au Christ (« l’Homme divinement humain »), introduite ex abrupto dans les dernières lignes du roman, ne suffit pas à expliquer de façon convaincante la valeur de l’effort inutile — auquel on a peine à trouver quelque sens, puisque, précisément, il a été détaché de la fin qu’initialement il servait. Cela ne lui ôte pas sa capacité d’héroïsation, dans une dynamique diaïrétique où le combat, même vain, élève l’homme exceptionnel au-dessus de la masse au point d’en faire un dieu [17].

Conclusion

Dans un ouvrage publié en 1948 et destiné aux chefs de patrouille, Léon Braun propose, parmi d’autres « flammèches », quelques devises de chevaliers [18]. La première d’entre elles, « Plus oultre ! », évoque clairement la spécificité de l’héroïsme développé par le scoutisme catholique. Traduisant une volonté de dépassement et véhiculant dans son sillage les valeurs d’effort, d’ascèse et de sacrifice, elle relève à la fois des symbolismes de l’ascensionnalité (plus haut) et du diaïrétisme (plus loin dans le combat). Associés au symbolisme spectaculaire, ces derniers participent à la construction d’un héros qui, loin de se limiter à la définition banale d’ « homme exceptionnel », appartient en propre au régime diurne de l’imaginaire. Héros solaire, il est engagé dans une logique antithétique, en vertu de laquelle il se bat violemment contre la déchéance, les ténèbres et le mal, pour l’excellence, la pureté et le bien. Ce faisant, il se hisse au-delà de la commune mesure des hommes et devient le représentant d’une élite qui aurait pour vocation de guider une masse moins éclairée.

Discours pédagogiques et élaborations romanesques participent à cette construction, en un accord qui renforce le caractère diurne de l’héroïsation. Cette harmonie n’est toutefois pas coïncidence parfaite : ce qui différencie ces deux types de discours, c’est que le premier, pour être valide, est tenu de respecter l’orthodoxie du système de valeurs du scoutisme catholique, tandis que le second, en l’absence de subordination institutionnelle, peut s’en abstraire. C’est sans doute ce qui explique que certains romanciers aient véhiculé une idéologie héroïsante dont la tonalité diurne n’est que très faiblement infléchie dans le sens du service et du dévouement. Lorsque le goût de l’effort finira par être essentiellement justifié pour lui-même, on quittera les terres balisées du scoutisme pour s’aventurer dans celles, plus mouvantes et nébuleuses, du culte du surhomme. Le souci de la protection du plus faible constitue donc une ligne de démarcation, qui peut certes être suspectée de paternalisme, mais qui à tout le moins évite de trop grandes dérives nietzschéennes [19]. C’est également cette frontière qui empêche les généralisations trop hâtives et invite à la nuance l’analyste confronté à la complexité de la réalité romanesque.


[1] Pierre LABAT, Deux rubans noirs, Paris, Alsatia, 1951 (coll. « Signe de piste », n° 44).

[2] Idem, p. 9.

[3] Idem, p. 27.

[4] Idem, p. 77-78.

[5] Cf. Idem, p. 72.

[6] Idem, p. 73-74.

[7] Idem, p. 111.

[8] Idem, p. 157.

[9] Idem, p. 172.

[10] Ibidem.

[11] Idem, p. 177.

[12] Cf. par exemple Le manteau blanc (Paris, Alsatia, 1950 [coll. « Signe de piste », n° 40]).

[13] C’est le cas du Signe dans la pierre (op. cit.), et aussi, de façon encore plus évidente peut-être, de Grand jeu de Jean Valbert (rédigé en 1951 mais publié en 1953 : Paris, Alsatia, 1953 [coll. « Signe de piste », n° 57]).

[14] Xavier SNOECK, Rien que joie, Bruxelles, Éditions de l’Étoile, 1942 (coll. « Sports et lumière »).

[15] Idem, p. 55.

[16] Idem, p. 110.

[17] « Elle songe, elle, à ce grand gars bronzé qui lui est apparu dans le vent et les paquets de mer. Rude, la face en sang, les cheveux fous et le torse nu sous des lambeaux de chemise. L’être sain qui rit dans la tempête, le dieu des éléments furieux qui vous protège et vous appelle “petite fille” » (Idem, p. 54).

[18] Léon BRAUN, Toi, C. P. et ta patrouille, Tournai, Casterman, 1948, p. 193.

[19] Dans le cas présent, cet adjectif se rapporte peut-être moins à la pensée de Nietzsche elle-même qu’à son interprétation caricaturale. (Note de février 2006.)

Référence : DÉOM Laurent, « Effort et dépassement de soi. Un aspect de l’héroïsation dans les romans scouts », dans Thierry SCAILLET et Fançoise ROSART (sous la dir. de), Scoutisme et guidisme en Belgique et en France. Regards croisés sur l’histoire d’un mouvement de jeunesse, Louvain-la-Neuve, ARCA/Academia-Bruylant, 2004, p. 199-224.
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015