Grit Groupe de Recherche sur l'Image et le Texte
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RÉFÉRENCE

Ralph Dekoninck
RALPH Dekoninck est docteur en philosophie et lettres (histoire de l’art) et Professeur à l’Université catholique de Louvain. Spécialiste de l’histoire des pratiques et des théories de (...) Plus...

édito

[jeudi 6 avril 2006]

Fou comme une image

A
U vu des passions que continue à déchaîner l’image aujourd’hui, ne serait-on pas tenté de convertir notre vieux dicton de la manière suivante : « Fou comme une image » [1] ? La sagesse proverbiale qui lui est habituellement attribuée est à entendre au sens où elle qualifie le caractère tranquille et raisonnable des enfants obéissants qu’anciennement on récompensait précisément par de petites images. Or, force est de constater que le temps de l’image a souvent été perçu, au cours de notre histoire, comme étant essentiellement celui de l’enfance, et que cette coïncidence lui confère plutôt toutes les tares de l’immaturité et de l’irrationalité. Sa sagesse n’a donc rien à voir avec le savoir des hommes doctes et éclairés. Ceux-ci ne peuvent considérer qu’avec dédain une imagerie jugée infantile ou primitive, en un mot régressive et donc contraire au règne de la raison, qui s’épanouit dans la distance symbolique et certainement pas dans la fusion narcissique. Aussi l’image est-elle fréquemment épinglée comme incitatrice à une forme de folie qui naît de la suppression de toute distinction entre la réalité et la fiction, avec les processus d’hallucination et d’identification qui s’ensuivent.

Afin de délivrer les âmes possédées par les pouvoirs maléfiques du mensonge, ou de libérer les esprits intoxiqués par les mensonges du pouvoir (religieux, politique, économique...), les « sages » iconoclastes, d’hier comme d’aujourd’hui, se sont toujours employés à démonter les idoles pour démontrer qu’elles ne sont rien, rien qu’une illusion séduisantes pour les consciences naïves, que celles-ci prennent le visage des primitifs, des enfants, des illettrés, des fous..., bref des « autres ». Mais après avoir déchiré le voile du mensonge, que reste-t-il ? La vérité nue ? À moins que celle-ci soit une nouvelle idole ? Combien de prétendues fausses images n’ont-elles pas été en effet abattues au nom de la sainteté, de la beauté, de l’objectif..., en vue d’être remplacées par ces vérités, qui ne purent à leur tour se passer de médiations pour s’incarner et imposer leur force, conscientes que la croyance est appendue au regard ? Proclamer l’impuissance des images revient souvent à laisser le terrain vierge à de nouvelles puissances qui auront vite fait de se révéler tout aussi iconocratiques.

Finalement, on nous invite fréquemment à choisir entre un monde qui ne serait plus qu’image et un univers vierge de toute médiation, ou encore à faire le partage entre les images qui nous détournent de la vérité, celles qui nous y mènent et celles qui se confondent avec elle. C’est dans ces choix extrêmes et schizophréniques que se situe la véritable folie. Et il est vrai que l’image peut devenir ce lieu de crise en jetant le trouble entre sa présence et ce qu’elle représente. Une surévaluation de sa matérialité fait disparaître son référent, tandis qu’une insistance sur sa transparence fait perdre de vue sa dimension médiatrice. La réalité de notre rapport aux images se situe entre ces deux pôles : nous ne sommes jamais totalement inconscients de l’existence concrète de l’image et de tous les dispositifs qui la font naître et apparaître, et pourtant nous nous laissons piéger par les illusions, et nous le faisons d’autant plus intuitivement que l’image est de moins en moins une chose, du fait de sa dématérialisation croissante. Admettons en tout cas qu’on peut être tout à la fois séduit et sceptique.

Les apories auxquelles conduit inévitablement le double et symétrique mouvement de l’idolâtrie et de l’iconoclasme devraient en effet inciter à se tenir à égale distance de la posture réjouie de l’adorateur berné et de l’attitude désabusée du critique éclairé. Elles nous invitent par ailleurs à renvoyer dos à dos manipulateurs cyniques et manipulés crédules, ce que nous pouvons être alternativement. Il n’y a pas deux humanités : celle qui croit et celle qui ne croit pas, ou du moins qui croit que les autres croient. Souvenons-nous que la croyance en la crédulité des autres a pu fonder les tyrannies iconoclastes les plus tragiques, qui n’ont rien à envier aux impostures idolâtres les plus sournoises. L’idolâtrie, faut-il le rappeler, n’est bien souvent qu’un fantasme des iconophobes, pas aussi prémunis qu’ils prétendent l’être contre les sortilèges de l’image.

Car qui ne se laisse pas délibérément piéger par ses attraits, conscient de perdre, l’espace d’un instant, l’autonomie de son jugement ? Qui ne se laisse pas prendre au jeu et en tire une profonde satisfaction, quand bien même il connaît parfaitement les règles qui le régisse ? Le fait d’être conscient du caractère foncièrement fictionnel de toute image ne nous retire pas la possibilité de jouir de ses effets. Ne refoulons donc pas la spontanéité de notre rapport aux spectacles du visible, sous prétexte qu’il n’y aurait pas de juste milieu entre aveuglement et lucidité, entre idolâtrie et iconoclasme. Par ailleurs, reconnaissons que ce plaisir n’a rien de solitaire : comme l’illusion qui en est à l’origine, il se renforce au contact des autres, dans le partage des émotions avec la communauté des spectateurs.

Plutôt que d’abandonner les « simulacres », apprenons donc à nous abandonner délibérément à eux, à profiter consciemment de leur réalité d’image et de l’image de la réalité qu’ils nous offrent. Mais ne perdons jamais de vue que toutes nos idoles sont faites de mots et non de pierre ou de pixels. Pour que le subterfuge prenne vie, il faut que notre regard et le contexte (social, spatial, matériel...) dans lequel il s’inscrit y contribuent. Par conséquent, la morale de l’histoire pourrait être qu’il faut croire en l’image pour qu’elle marche, au double sens du terme. C’est la raison pour laquelle il est inutile de l’accabler ou d’incriminer ses techniques de production. Plus qu’au rapport de l’image avec ce qu’elle représente, il faut s’intéresser à la nature des rapports que l’on tisse avec elle. Cessons donc de penser l’image en termes de vérité ou de mensonge. L’image est ni vraie ni fausse ; elle est les deux à la fois. D’où les relations passionnelles que nous nouons avec elle. Et elle n’a pas fini de déchaîner amour et haine, qui ne sont, à bien y regarder, que les deux faces d’une même médaille, celle de notre libido spectandi. En voulant faire un vain partage entre les images qui libèrent et celles qui asservissent, on se condamne à ne pas comprendre que toute image peut libérer ou asservir, et que ce sont les conditions faites à la pensée face à ces images qui déterminent leur pouvoir de liberté et d’asservissement, comme l’a très bien montré Marie-José Mondzain. « L’image n’existe qu’au fil des gestes et des mots qui la qualifient, la construisent, comme de ceux qui la disqualifient et la détruisent » [2]. À l’origine du pouvoir des images, écrivait pour sa part Louis Marin, se situe « l’investissement puissant des figures de l’imaginaire d’autant plus bouleversant, d’autant plus efficace que la réalité ou la vérité l’interdit » [3].

[1] Cet éditorial est repris de la conclusion de notre ouvrage à paraître chez Labor (coll. « Quartier Libre ») en mai 2006, sous le titre : Fou comme une image. Puissances et impuissances de nos idoles.

[2] Marie-José Mondzain, Le commerce des regards, Paris, Seuil, 2003, p. 246.

[3] Louis Marin, Des pouvoirs de l’image. Gloses, Paris, Seuil, 1993, p. 71.

Référence :
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015