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RÉFÉRENCE

Anne-Sophie Thiry

édito

[jeudi 14 septembre 2006]

Kitty Crowther, et alors ?...

C
’est dans l’univers de Kitty Crowther que nous vous emmenons cette fois. Cette auteure de 36 ans, née en Belgique d’un père anglais et d’une mère suédoise, a étudié les arts plastiques à Saint-Luc. Elle publie principalement pour Pastel, L’École des Loisirs, Albin Michel, Didier Jeunesse et pour le Seuil. Son travail, très tôt remarqué par la critique, l’a récompensée depuis 1992 de plusieurs prix, tant pour ses illustrations que pour ses textes. Ce qui fait le caractère de son œuvre, c’est la poésie, la délicatesse et l’émotion qui se dégagent de ces albums dont les thèmes n’évitent pourtant pas les sujets difficiles et forts. Son œuvre peut être qualifiée de littérature résistante, selon les termes de Catherine Tauveron.

Son 1er album, Mon royaume, paru chez Pastel, est largement remarqué. Il est suivi en 1995 d’un album muet, Va faire un tour, dans lequel la narration, uniquement dessinée, se fait ludique et tendre, joyeuse et étonnante, et dans lequel poésie et force d’évocation se côtoient. Suivront, chaque année, un ou deux albums, qu’elle publie en tant qu’auteure-illustratrice ou auxquels elle donnera seulement vie grâce à ses crayons.

alors ?

L’album qui retiendra notre attention ici est destiné aux tout-petits. En ce début d’année scolaire, quoi de plus naturel que de s’intéresser à leur quotidien ? En effet, cet album, alors ? (Pastel, 2006), au format intimiste, invite le petit à se l’approprier à pleines menottes. Notons que cet ouvrage a été réalisé à l’initiative et avec le concours du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, qu’il a été dévoilé au Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil en décembre 2005, et qu’il a été offert à tous les enfants nés cette année dans ce département.

Mystère

alors ? est une entrée en douceur dans le monde de Kitty Crowther. La couverture nous présente une poupée-chatte (certains y voient Kitty, l’auteure elle-même) assise de profil, nous interrogeant, l’œil malicieux et le sourire en coin, un livre jaune posé sur les genoux, dans un halo blanc cerné de crayonné rose. Le titre, questionneur, écrit sans majuscule, lie les deux univers colorés (le rose du pourtour ainsi que le blanc du halo), tandis que le point d’interrogation est suspendu à quelques millimètres de l’oreille du personnage.

La quatrième de couverture, quant à elle, n’en est pas moins énigmatique : un coffre à jouets y est dessiné dans un halo rose cerné de blanc, cette fois. On y retrouve les cubes, le ballon, la voiture et la théière aux côtés du hibou qui lit... le livre jaune.

La page de garde nous offre l’univers de la pièce vide. À l’avant-plan sont éparpillés des cubes ; sur la droite, une chaise à côté de laquelle sont posés deux livres (un blanc et un jaune). En plan intermédiaire, on trouve deux petites autos, une table dressée d’une théière et de deux tasses. En arrière-plan, sur la gauche, la porte ouverte sur un couloir sombre, à droite de laquelle on retrouve le fameux coffre à jouets de la quatrième, fermé. À l’extrême droite, une fenêtre nue laisse filtrer la lumière du jour. Un ballon attend, entre la table à la théière et la chaise de l’avant-plan...

Du coin de l’œil

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Air interrogateur, posture de biais (vers la droite, nous invitant à tourner la page sans tarder), une main à la hanche, l’autre cachant un sourire amusé, le personnage poupée-chat nous interroge une fois de plus — « alors ? », nourrissant le mystère initié dès la découverte de la couverture et nous laissant entendre : « Alors, on y va ? », à l’instar des enfants impatients.

Ce personnage énigmatique nous emmène dans la pièce de cette première double page. Cet univers ne nous est pas inconnu. Aucun texte ne l’accompagne. La double page suivante met en scène le premier dialogue, laconique (comme ils le seront tous), entre un ours en peluche qui pénètre la pièce en demandant : « alors ? il est là ? » (aucune majuscule n’encombre le texte jusqu’au dénouement, comme si les jeux ne se souciaient guère de ce genre de détails). Notre poupée-chatte répond par une simple « non », levant à peine les yeux de son livre.

Les doubles pages suivantes présenteront tour à tour d’autres personnages-jouets faisant leur entrée dans la pièce en questionnant la lectrice du coin inférieur droit (« il est arrivé ?/ alors ?/ est-il là ?/ alors ? ... »). Cette dernière répondra d’un elliptique : « non, pas encore/ rien !/ non toujours pas/ rien du tout/ rien toujours rien », adoptant des positions traduisant l’inconfort de l’attente sur sa chaise.

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L’attente

L’attente et l’ennui, le temps qui passe et le vide nous gagnent tandis que le jour décline (la lumière inondant la pièce par la fenêtre change au fil des pages, les ombres s’allongent, l’obscurité avance). Les personnages s’occupent, passent d’un jeu à l’autre ; une foule de petits détails nous informe du temps qui passe. Ainsi, notre poupée-chatte commence sa lecture par le livre blanc, puis se plongera dans le livre jaune tandis que le chien fait la lecture de ce livre blanc à l’ours. Remarquons ici, dans l’univers de la lecture, un clin d’œil de l’auteure : malentendante de naissance, parlant très tard (vers l’âge de quatre ans), Kitty Crowther affirme qu’elle s’est sentie moins seule avec les livres. Son imaginaire s’est nourri de littérature anglaise et scandinave, l’éveillant au sens caché des choses. Nous retrouvons notamment, de manière explicite, cet amour de la lecture dans Mon ami Jim. Les intonations des personnages sont rendues par le jeu sur la taille des caractères.

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L’entrée

C’est la poupée-chat qui rompt la monotonie de cette attente en interrompant les jeux de ses compagnons par un « chut, j’entends du bruit ». Jamais, chez Kitty Crowther, l’image n’est redondante face au texte. Ainsi, la rupture de cette double page est accentuée par les regards des personnages, en arrêt dans leurs jeux, vers la poupée-chat. La tension est accrue, le suspense total. L’énigme sera enfin levée : qui est ce « il » que les personnages attendent depuis le début (« il est là ?/ il est arrivé ? ») ? L’obscurité de la pièce, plongée entre chien et loup, ainsi que les ombres accroissent ce suspense.

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Le mystère est enfin levé, c’est bien d’un enfant dont il s’agissait. Tout à coup, tout s’éclaire (lumière dans la chambre tandis que la lune apparaît par la fenêtre), nous comprenons enfin que nous étions dans la chambre d’un enfant, en compagnie de ses jouets qui l’attendaient. Le bambin est accueilli en héros.

Nous changeons alors de point de vue pour retrouver les personnages dans le lit de l’enfant, blottis les uns contre les autres. À la tension croissante des dernières pages se substituent une tendresse et une complicité dans les attitudes. Changement aussi dans la typographie puisque les paroles de l’enfant sont rendues par un texte en majuscules et une phrase complète (« ET MAINTENANT, TOUT LE MONDE AU DODO ! »). Ce jeu d’opposition entre les minuscules incarnant le discours des objets et les majuscules matérialisant les paroles de l’enfant est étonnant. On pourrait y voir la symbolisation de la toute-puissance de ce dernier sur ses objets. L’enfant jouit de son pouvoir en reproduisant un discours prononcé par les adultes pour que les enfants s’endorment enfin.

L’imaginaire

Tendresse et complicité animent les deux dernières doubles pages. Nous y voyons la ribambelle de jouets entourant l’enfant dans la douce obscurité de la chambre (l’obscurité n’est plus menaçante, mystérieuse comme elle l’était dans les pages précédentes). Cette double page nous offre un moment d’amusement, tellement apprécié des enfants, et destiné à différer le moment de l’endormissement. En témoigne le ton faussement impératif de l’enfant(« J’AI DIT DODO ! »), le sourire aux lèvres. Un subtil jeu d’ombre rend les regards des personnages très lumineux, traduisant le plaisir de ceux qui rient en cachette dans leur lit au lieu de dormir. Notons au passage que l’enfant est entouré de sept compagnons, à l’instar d’une certaine héroïne bien connue des enfants...

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Plénitude de l’apaisement sur les dernières pages nous offrant l’intimité de la chambre où tout le monde dort, sauf le hibou aux bottes rouges (sagesse et fantaisie peuvent cohabiter !) qui veille sur le haut de l’oreiller.
Ajoutons que l’adulte est absent de cet univers, comme si l’auteure avait choisi de parier sur l’autonomie de l’enfant, nous démontrant, par l’histoire, que la nuit peut être rassurante sans lui.

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Nous le constatons, Kitty Crowther nous propose, comme à son habitude, un univers riche fait de peu de choses, mais dont le sens pourrait échapper à qui ne sait y prendre garde (mais les enfants, eux, y sont sensibles). Les petits détails qui font sens, la tension entre le texte et l’image, les points de vue inhabituels (les jeux qui attendent l’enfant pour la nuit), le subtil jeu des couleurs qui crée une atmosphère à la fois douce et mystérieuse, puis tout à fait rassurante, le trait fin, tremblotant, comme venu instinctivement de la main, et le texte ciselé, juste et percutant donnent à son œuvre une véritable force d’évocation et suscitent l’émotion...

Albums

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