Grit Groupe de Recherche sur l'Image et le Texte
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RÉFÉRENCE
TILLEUIL (Jean-Louis), « De la norme à sa transgression : la pratique de la B.D. de Hergé à Matthieu, en passant par Juillard et Cothias », dans Art&fact. Bande dessinée, norme et transgression, n° 27, 2008, Université de Liège, p. 16-26.

Jean-Louis Tilleuil
Jean-Louis Tilleuil est professeur à la Faculté de philosophie, arts et lettres (UCL). Ses enseignements et ses recherches portent sur l’étude sociocritique des productions littéraires et sur la (...) Plus...

Article

[conclusion]

De la norme à sa transgression
La pratique de la B.D. de Hergé à Matthieu, en passant par Juillard et Cothias

I
NTERROGé sur ses modèles, Marc-Antoine Mathieu confie sans hésiter que Hergé est l’un des premiers auteurs qu’il a lus :
J’ai essayé de retenir sa grande leçon, qui est la recherche constante, menée avec une grande radicalité, de la lisibilité, de l’efficacité. Hergé m’a enseigné cette loi, il m’a montré comment faire, et des auteurs plus modernes m’ont suggéré ce que je pouvais faire avec ça... » [1]
De son côté, Juillard reconnaît que le journal Tintin a fait partie de ses lectures de jeunesse et qu’il a apprécié tout particulièrement les aventures de Tintin, mais aussi celles de Blake et Mortimer, réalisées par E.P. Jacobs [2]. On se rappellera aussi ce clin d’œil (en guise d’hommage) à Hergé que Cothias et Juillard placent dans La folle et l’assassin : dans une vignette qui a pour décor une scène de taverne, parmi les clients attablés aux côtés d’Ariane et de Taillefer, on peut découvrir un personnage de face qui ressemble étonnamment au capitaine Haddock et un autre, représenté de dos, mais dont la houppette ne peut manquer de désigner Tintin [3]...

Au moyen de deux analyses ponctuelles, qu’il y aurait tout lieu d’approfondir, nous avons essayé de montrer comment ces auteurs ont pris appui sur l’œuvre hergéenne pour soulever et mettre en lumière, chacun à sa manière, un peu de ce monde de la B.D. qui lui doit tant. Nous sommes conscient d’avoir été davantage attentif aux modalités avec lesquelles fonctionnait l’image, dans ses dimensions micro- (à l’échelle de la vignette) et macrostructurale (à celle de la planche, voire d’une succession de planches). On ne pourrait pour autant en conclure que le texte a été absent de nos remarques, mais nous sommes bien convaincu qu’une prise en compte plus fine de toutes ses composantes (non pas seulement narratives, mais aussi lexicales, morphologiques, syntaxiques, stylistique, argumentatives...) profiterait beaucoup à cette étude [4]. Toujours est-il qu’arrivée (momentanément ?) à son terme, elle nous a donné l’occasion de montrer une certaine diversité avec laquelle la subversion participait à l’histoire de la bande dessinée contemporaine. La pratique de l’écart avec Cothias et Juillard paraît sans doute aujourd’hui moins audacieuse. Il faut y voir un effet de l’éducation informelle à laquelle se soumet avec plaisir un public de plus en plus nombreux et averti des subtilités expressives de la bande dessinée. Compte tenu du succès que remportent les auteurs de la « Nouvelle Bande dessinée » en ce début de XXIe siècle et auquel les grands éditeurs de bande dessinée ont réagi avec une bonne dose d’opportunisme économique, on peut s’attendre à ce que le processus de conventionnalisation des écarts continue de s’étendre. Jusqu’à récupérer la démarche artistique d’un Mathieu ?


[1] Th. GROENSTEEN, Artistes de bande dessinée [...], op. cit., p. 35.

[2] DBD. Dossier Juillard, n° 7, juin 2000, p. 5 et 6.

[3] Patrick COTHIAS (sc.) et André JUILLARD (des.), Plume aux vents. T. 1. La folle et l’assassin, Paris, Dargaud, 1995, p. 45, v. 7. Il est même arrivé que la critique ait envie de jouer au lecteur modèle, « capable de coopérer à l’actualisation textuelle de la façon dont [...] l’auteur [...] le pensait » (Umberto ECO, Lector in fabula ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, trad. de l’italien par M. Bouzaher, Paris, Grasset, 1985, p. 71, coll. « Figures »)... À ceci près que, pour les auteurs en question, la « générativité » ne soit pas évidente. Comme lorsque l’on demande à André Juillard : « Aviez-vous conscience, lorsque vous avez dessiné la grosse et volubile Marie de Médicis à la recherche de Henri IV dans les jardins du Louvre, que cette scène renvoie irrésistiblement à la Castafiore traquant Haddock dans le Parc de Moulinsart ? » Réponse du dessinateur : « (rires)... elle était peut-être présente inconsciemment mais je ne l’avais pas présente à l’esprit. Je reconnais que le rapprochement est possible » (dans M. JANS, J.-Fr. DOUVRY, N. DOUVRY, P.-Y. LADOR et G. RATIER, Juillard. Une monographie, op. cit., p. 42).

[4] C’est en tout cas dans cette perspective que nous développons le catalogue de la collection du GRIT, intitulée « Texte-Image » (cf. à ce propos : Éric LAVANCHY, Étude du Cahier bleu de Juillard. Une approche narratologique de la bande dessinée, Louvain-la-Neuve, Academia, 2007, 162 p., coll. « Texte-Image, n° 6 ». À paraître en 2008 : Benoît GLAUDE, La narration dans le champ de la bande dessinée franco-belge contemporaine, Académia, printemps 2008, coll. « Texte-Image, n° 7 »).

Référence : TILLEUIL (Jean-Louis), « De la norme à sa transgression : la pratique de la B.D. de Hergé à Matthieu, en passant par Juillard et Cothias », dans Art&fact. Bande dessinée, norme et transgression, n° 27, 2008, Université de Liège, p. 16-26.
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015