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Sabrina Messing

Notes de lecture

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Doit-on exposer la bande dessinée ?

D
ANS son ouvrage Comment lire la bande dessinée ?, Frédéric Pomier s’interroge sur la présence de la bande dessinée dans l’espace muséal. Pour lui, l’exposition de planches originales « [...] dans l’espace du musée ave les dispositifs muséographiques qui l’accompagnent ou, pour un collectionneur, dans son espace domestique, rompt incontestablement la relation normale, parfois intime, en tout cas de proximité physique qui doit s’établir entre le lecteur et la bande dessinée » [1]. Il déplore une perte de sens, conséquence de la modification de la collaboration entre le créateur et le lecteur.

On pourrait sans peine émettre la même critique pour la présentation de lettres ou de manuscrits d’auteurs prestigieux ou celle de croquis ou d’esquisses d’artistes plasticiens, ce dont les musées ne se privent pourtant pas. Est-ce à dire que la relation intime entre une œuvre et son public en est amoindrie ou, au contraire, que celle-ci se trouve renforcée ? Faut-il déplorer que le public soit placé au cœur de l’acte de création, alors même qu’il fait partie intégrante de ce processus créatif, en participant de ce lien indéfectible entre la création, l’œuvre et sa réception ?

Frédéric Pomier l’admet : les expositions de planches originales sont passionnantes pour tous ceux qui souhaitent « entrer dans le secret de l’élaboration d’une œuvre ». Ce désir de pénétration dans les secrets de tel ou tel champ artistique semble d’ailleurs dépasser le domaine de l’art et manifester la tendance d’une société à explorer coulisses et alcôves. La multiplication des émissions culinaires où de grands chefs dévoilent leurs secrets ou le succès des making-off de films n’en seraient que quelques exemples. Un cartel à l’entrée de l’exposition « Bulles de mer » [2] en énonce l’intention : présenter « la démarche créative de neuf dessinateurs qui ont trouvé dans l’univers des ports, des marins de commerce et des pêcheurs d’inépuisables sources d’inspiration ». Ainsi l’exposition invite à un parcours retraçant les étapes de création d’une bande dessinée. Le visiteur découvre l’important travail de documentation et de repérage effectué par Serge Fino pour réaliser les dessins de sa série Les chasseurs d’écume (scénarisée par François Debois). Des planches originales du Temps des Naufrageurs de Jean-Yves Delitte (album de la tétralogie sur le Belem) lui permettent, commentaires à l’appui, d’appréhender le jeu sur les plans, le découpage des cases et la notion d’ellipse au cœur de la bande dessinée. Des planches tirées de la saga maritime Tramp de Patrick Jusseaume (scénarisée par Jean-Charles Kraehn) manifestent l’importance de la collaboration entre le dessinateur et le scénariste. Des planches aux bulles vides de texte montrent avec force le caractère hybride de la bande dessinée, ces planches inachevées semblant amputées d’une part de leur essence. La planche 01 de Cargo maudit (dixième volume de Tramp) permet de comprendre les techniques d’impression d’une bande dessinée. On y voit en effet la copie de la planche originale au format de parution. Le trait d’encre y est gris clair ou bleu et le dessin peu lisible car proche d’une sorte de mosaïque colorée. Un film transparent (le rhodoïd, également utilisé dans la création des dessins animés) reproduit les traits noirs. Ce film, superposé à la page coloriée, donne la page telle qu’elle sera imprimée. En manipulant les deux, le visiteur s’aperçoit que, par ce moyen technique, le dessin redevient net.

Deux vidéos présentent deux dessinateurs (Maurice Pommier et Emmanuel Lepage) dans leur atelier respectif. On les voit en train de préparer leurs couleurs, de dessiner et on les entend expliquer leur démarche créative, leurs difficultés, doutes et satisfactions. Si pénétrer dans l’atelier de Picasso, le voir en train de réaliser une œuvre et l’entendre questionner son art nous permet non seulement de mieux comprendre ses œuvres mais aussi d’en saisir l’importance dans l’histoire de l’art, pourquoi en serait-il autrement pour les créateurs de bande dessinée ? Pomier estime que « la planche de bande dessinée [...] n’est pas un objet artistique en soi [...] » car elle n’a pas pour vocation à être présentée seule. S’il est exact que c’est dans le principe de l’articulation de planche à planche et dans l’entièreté d’un album que la planche trouve sa pleine dimension et s’il est vrai également que l’exposition de planches isolées les fait plus lire de manière tabulaire que linéaire, il semble exagérer de leur ôter toute valeur artistique. Dès lors, pourquoi restreindre cette prise de position à la bande dessinée ? Après tout, les études de Raphaël, les moulages de Derain ou les manuscrits de Baudelaire n’étaient que des ébauches également. Parce qu’elle n’est qu’un « état du travail du dessinateur », « trace des revirements et remords de son auteur : coups de gomme, traits de Tipp-ex, aplats de peinture blanche, collages divers », Pomier enlève à la planche originale toute valeur artistique. En ne voyant en ces traces de l’acte créatif que des « scories », c’est-à-dire des déchets, des résidus, il nie que cette immersion au cœur d’univers créatifs puisse, non seulement contribuer à la collaboration créateur-lecteur, mais aussi valoriser les spécificités de la bande dessinée en tant qu’art.

Sabrina Messing


[1] Frédéric Pomier, Comment lire la bande dessinée ?, Paris, Collection 50 questions, Klincksieck, 2005, p.69 (toutes les citations de cet article sont extraites de cette page)

[2] Exposition « Bulles de mer » du 03.03.12 au 03.06.12 au Musée portuaire de Dunkerque

Référence :
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015