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Sabrina Messing

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Mafalda : l’art de la subversion

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AFALDA : l’art de la subversion

Le magazine Beaux Arts a consacré, actualité électorale oblige, un hors-série d’avril 2012 à la politique dans la bande dessinée [1]. Sous le titre « La BD entre en politique », plusieurs sujets s’attachaient à montrer les liens entre bande dessinée politique et dessin de presse.

Pourtant, parmi les nombreux personnages de bandes dessinées illustrant le dossier (d’Iznogoud aux Schtroumpfs en passant par Rahan), on ne trouvait pas la moindre référence au personnage de Mafalda. Cette absence interpelle doublement : d’abord parce que Mafalda fête ses cinquante ans cette année, ensuite parce que son destin est lié à la presse et à la politique.

Le dessinateur argentin Joaquín Salvador Lavado, dit Quino, crée le personnage de Mafalda en 1972 pour servir de support à une marque d’électroménager. De 1964 à 1973, la personnalité affirmée de Mafalda aura comme lieu d’expression trois journaux : Primera Plana, El Mundo et Siete Dias Illustrados. Du 29 septembre 1964 au 09 mars 1965, Mafalda et ses parents apparaissent dans Primera Plana au rythme de deux bandes par semaine.

Le fait qu’il s’agisse d’un hebdomadaire d’informations sur l’actualité internationale et nationale oriente les thématiques développées par Quino, notamment celle de la condition féminine. Mafalda y interroge en effet la place de la femme dans la société et dans la famille, en se heurtant au modèle maternel d’une femme au foyer ayant renoncé à ses études pour se marier et élever ses enfants.

A partir du 15 mars 1965, El Mundo accueille Mafalda, et ce jusqu’à sa fermeture définitive le 22 décembre 1967. El Mundo étant un quotidien, Quino est dès lors amené à traiter de sujets liés à la toute dernière actualité. Ainsi, certains strips s’intéresseront à la polémique récurrente concernant la nocivité de la télévision sur les enfants. Le contexte éditorial, particulièrement le rythme de parution, a donc une influence sur les thèmes développés dans ces bandes dessinées. Cette influence se manifeste également dans les personnages. En effet, pour une publication quotidienne, ils n’étaient pas assez nombreux, d’où l’apparition le 29 mars 1965 de Manolito, et celle de Susanita [2] le 06 juin 1965.

Lorsqu’El Mundo ferme ses portes, la mère de Mafalda est enceinte de Guille [3]. Le 02 juin 1968, après cinq mois d’interruption, Mafalda intègre l’hebdomadaire Siete Días Illustrados où elle s’exprime sur une page de trois bandes qui doivent être livrées quinze jours avant publication. Il ne s’agit donc plus de traiter l’actualité immédiate. A partir de mai 1973, Mafalda, sa famille et ses amis commencent à annoncer aux lecteurs leur départ définitif.

De 1962 à 1973, Mafalda donne son avis sur le monde et son pays dans une Argentine en proie à de nombreux bouleversements politiques. Pour n’en citer que quelques-uns : en 1962, un coup d’Etat militaire renverse le gouvernement Frondizi. Au vent de liberté qui souffle sur le pays au début des années 1960 succède, en 1965, une dictature militaire. De mai à juin 1966, les conflits sociaux se multiplient. Un nouveau coup d’Etat militaire, le 28 juin 1966, place l’armée au pouvoir. Toute activité politique est suspendue. L’art, la culture et les Universités sont touchés de plein fouet par la répression. Des enseignants et des étudiants sont emprisonnés. Le Centre d’arts visuels de l’Institut Di Tella est fermé. Le peintre Ernesto Deira est arrêté avec d’autres artistes et on leur coupe les cheveux, les cheveux longs étant symbole de liberté. Entre 1968 et 1973, l’Argentine connaîtra six Présidents. De cette instabilité gouvernementale, Mafalda tire les conséquences et décide donc, dans plusieurs strips, de former un gouvernement avec Manolito et Felipe, un autre de ses amis.

Si, sous la plume et le crayon de Quino, Mafalda a dénoncé, interrogé et commenté la situation politique nationale et internationale en temps réel, son influence a débordé le cadre spatio-temporel de l’Argentine des années 1960-1970. Dans un article paru dans El País [4], la journaliste et grand reporter argentine Leila Guerriero rappelle, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’héroïne de Quino, combien ce personnage a contribué à son éducation sociopolitique. Elle y relate sa découverte de Mafalda et des personnages l’entourant alors que l’Argentine était sous l’emprise d’une dictature militaire depuis 1976. Elle y narre sa rencontre avec une fillette dont les questionnements firent écho à ses propres interrogations, notamment sur la relation mère-fille. « Comprendre qu’une mère pouvait douter de ses choix - et peut-être même les regretter - fut pour moi une découverte terrifiante », écrit-elle [5].

C’est que Mafalda questionne, et ce parfois de manière perturbante pour un enfant, toutes les formes d’autorité ou de représentation sociale : l’autorité parentale, le rôle de la femme, l’autorité politique à travers ses instances internationales et nationales, l’Eglise, l’école, la place de chacun dans une famille et plus largement dans la société... Parce que l’enfant qu’elle était ne comprenait pas toutes les allusions politiques que l’enfant Mafalda faisait, Leila Guerriero fut amenée à poser des questions à ses parents : « Si bien que mes parents, comme tant d’autres, durent répondre à des questions directement suscitées par ces pages, à une époque où même les questions les plus innocentes avaient quelque chose d’explosif : qui est Fidel Castro ? Qu’est-ce que les droits de l’homme ? Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Et Cuba ? Et un syndicat ? Et l’ONU ? ». Ainsi les réflexions de Mafalda, mises en album, contribuèrent à l’éveil de sa conscience politique, à sa formation de citoyenne et à sa construction identitaire.

Cette éducation sociopolitique, mais aussi socioculturelle, ne concernait pas que les lecteurs argentins. Un jeune lecteur européen pouvait également y trouver des sources de réflexion et s’identifier à tel ou tel personnage par sa vision du monde et ses interrogations personnelles. C’est que, comme l’a justement écrit Umberto Eco, Mafalda est « une héroïne “enragée” qui refuse le monde tel qu’il est » [6] , ce qui correspond parfaitement à ces moments de basculement entre enfance et adolescence où tout est sujet à remise en question.

La grande force de Mafalda, et ce qui fait son intemporalité, au-delà du dessin de presse intrinsèquement lié à l’actualité, est d’avoir mis la contestation et le refus au cœur de la bande dessinée [7]. En donnant à regarder et à lire des enfants dans le refus de la renonciation (à penser, à questionner le monde adulte et à s’exprimer librement), Quino a créé une bande dessinée éminemment subversive, dont le regard et le propos sur le monde sont encore et toujours d’actualité.


[1] Claude Pommereau (dir.), « La BD entre en politique », Beaux Arts hors-série, TTM éditions, 2012.

[2] Manolito et Susanita sont deux amis de Mafalda. Le premier défend ardemment le petit commerce, en digne héritier d’un père épicier ; la seconde ne rêve que de se marier et d’avoir des enfants.

[3] Guille est le petit frère de Mafalda. Elle fait, au fil des pages, sa contre-éducation.

[4] Article retranscrit dans Courrier international : Leila Guerriero, « Mon enfance avec Mafalda », El País in Courrier international n° 1120, du 19 au 25 avril 2012, pp. 52 à 54.

[5] Toutes les citations de Leila Guerriero sont extraites de l’article précédemment cité.

[6] L’article d’Umberto Eco, « Mafalda ou le refus », est paru en Italie aux éditions Bompiani en 1968, puis en français dans le Magazine littéraire en février 1969. Il est reproduit en préface d’un album de Mafalda : Umberto Eco, « Mafalda ou le refus » in Quino, Il était une fois Mafalda, Grenoble, Glénat, 2003, p. 03.

[7] Elle est, en cela, de la même famille que Charlie Brown de Charles M. Schulz ou Calvin et Hobbes de Bill Watterson.

Référence :
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015