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Édito

[lundi 26 août 2013]

Colloque international "Le statut culturel de la bande dessinée"
Colloque international "Le statut culturel de la bande dessinée : ambiguïtés et évolutions - The Cultural Standing of Comics : Ambiguities and Changes"

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E colloque international "Le statut culturel de la bande dessinée : ambiguïtés et évolutions - The Cultural Standing of Comics : Ambiguities and Changes" s’est déroulé les jeudi 2 et vendredi 3 mai à Louvain-la-Neuve.

A l’occasion de cet événement, organisé par le Groupe de Recherches sur l’Image et le Texte / GRIT (UCL), Jean-Louis Tilleuil et Maaheen Ahmed ont proposé une intervention liminaire, que le lecteur peut découvrir ci-dessous en sa version bilingue originale.

Accueil et ouverture du colloque

Monsieur le Président de l’Institut des Civilisations, Arts et Lettres, Chers Collègues, Chères Etudiantes, Chers Etudiants, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Permettez-moi tout d’abord de vous souhaiter à toutes et tous la bienvenue dans notre Salle du Conseil, à l’occasion de l’ouverture de notre colloque international « Le statut culturel de la bande dessinée : ambiguïtés et évolutions ». Comme ce colloque se veut bilingue, français/anglais, je cède une première fois la parole à ma collègue Maaheen Ahmed, par ailleurs coorganisatrice de notre manifestation scientifique, pour accueillir comme il se doit nos intervenants anglophones...

Dear President of the Institute of Civilizations, Arts and Letters, dear Colleagues, dear Students, Ladies and Gentlemen

Please allow me to first of all welcome you to our conference room for the opening of our international conference "The cultural standing of comics : ambiguities and evolutions". Since this conference is bilingual, I will regularly translate Jean-Louis’ words throughout this welcome address.

Cela fait maintenant au moins 50 ans que se pose la question de la légitimité culturelle de la BD, tout au moins en Europe occidentale, avec notamment le journaliste et écrivain Pol Vandromme (en 1959) ou le sémiologue Umberto Eco (en 1962). Dans son ouvrage, à vocation pédagogique, publié en 1972, le Français Pierre Fresnault-Deruelle, auquel la critique de la bande dessinée, doit tant, écrivait ceci :

« La bande dessinée est désormais reconnue : les Arts décoratifs et la bibliothèque Albert Ier de Bruxelles lui ont consacré deux célèbres expositions (1967 et 1968). Un cinéaste comme Alain Resnais déclare avoir puisé des idées de montage en s’attachant à l’étude du découpage du scénario de telle série américaine (Dick Tracy, de Chester Gould) ; Jean Renoir préside le club français des bandes dessinées. Le personnage Tintin a même fait l’objet d’un essai chez Gallimard [c’est précisément à l’essai de Pol Vandromme que Fresnault-Deruelle fait référence]. » [1]

DOC. Bande dessinée et figuration narrative, Paris, Musée des Arts décoratifs, 1968 DOC. Introduction à la bande dessinée belge, Bruxelles, Bibliothèque Albert Ier, 1968

Sans vouloir du tout remettre en cause ces faits, on doit cependant faire preuve de réserve quant à la pertinence de l’affirmation qui entame cette citation : pour qu’il y ait « reconnaissance culturelle de la BD », il eut fallu que tout le champ de la BD fonctionne à l’unisson, ce qui n’était pas le cas. Mais, la formule est bien connue, c’est avec les petits ruisseaux que l’on fait les grandes rivières...

Où en est-on aujourd’hui ? Les grandes rivières ont-elles été constituées ? Une chose est sûre, la question de la légitimité fait toujours débat auprès des spécialistes de ce mode d’expression, comme l’attestent le numéro 54 de la revue Hermès, La bande dessinée. Art reconnu, media méconnu (Paris, CNRS, 2009) ou la récente publication collective La bande dessinée : une médiaculture, codirigée par Eric Maigret et Matteo Stefanelli (Paris, Armand Colin, 2012). Ce qui a changé, c’est le nombre, la diversité et le ton (désormais largement favorable) des différents acteurs du champ littéraire lorsqu’ils tiennent leurs discours ou prennent position sur la bande dessinée. Comment expliquer ce changement d’attitude ?

It is now at least 50 years that the question of the cultural legitimacy of comics has been raised, at least in Western Europe, notably through the journalist and writer Pol Vandromme (in 1959) and the semiotician Umberto Eco (in 1962). In a pedagogical work that was published in 1972, the Frenchman Pierre Fresnault-Deruelle, to whom comics criticism is greatly in debt, wrote the following :

“Comics are now acquiring recognition : the (Museum of) Decorative Arts and the Library of Albert the 1st in Brussels have devoted two famous exhibitions to it (in 1967 and 1968). A filmmaker like Alain Resnais declares having drawn his ideas for montage through studying the cuts in the script of an American series like Chester Gould’s Dick Tracy ; Jean Renoir chairs the French comics’ club. The character of Tintin has even been the subject of an essay published by Gallimard (it is the above mentioned essay by Pol Vandromme that Fresnault-Deruelle is referring to).”

Without challenging these facts, one should nonetheless exercise caution regarding the adequacy of the assertion that this quote begins with : for a "cultural recognition of comics" it would be necessary for the entire field of comics to work in unison, which is not the case. But the formula is well known, it is with little streams that big rivers are made...

Where are we with this today ? Have the big rivers been formed ? One thing is for sure, the question of legitimacy is still debated by experts on this mode of expression, as attested by the 54th issue of the periodical Hermès, The comic. Recognized art, unknown media (Paris : CNRS 2009), or a recent collective publication, Comics : a mediaculture, edited by Eric Maigret and Matteo Stefanelli (Paris, Arman Collin 2012). What has changed is the number, diversity, and tone (now largely favorable) of the agents in the literary field when they hold their discourses or take positions regarding comics. How to explain this change of attitude ?

Une première raison peut être avancée qui doit réduire une nouvelle fois notre enthousiasme, car elle fait apparaître que cette situation nouvelle que connaît la BD échappe en partie... à la BD ! En cette fin de XXe et ce début de XXIe siècle, les censeurs ont tout simplement d’autres chats à fouetter :

« Ce serait un tort [...] de croire que les inquiétudes et les réticences, la fascination et parfois la dénégation qui sont l’habituelle escorte des séries télévisuelles (de Dallas à Hélène et les garçons ou X-files pour ne citer que les plus récentes [la citation est extraite d’une étude publiée en 1999]) ou encore des films “grands publics” et/ou “à grand spectacle”, et de la consommation grandissante des jeux vidéos, soient des phénomènes nouveaux, engendrés par les médias de l’image. Ils ne sont en fait que l’écho affaibli mais fidèle d’un débat auquel sa nouveauté donnait toute sa virulence, et qui surgit significativement au tout début du développement, en France, du grand capitalisme industriel dont nous vivons le splendide épanouissement : le débat qui accompagna, dès la fin des années 1830, l’introduction du roman en feuilletons dans les journaux quotidiens.  » [2]

Outre que cette citation, qui pourrait être rejointe par d’autres allant dans le même sens [3] , atteste comme annoncé la moindre exposition de la BD aux diatribes de la stigmatisation culturelle, elle nous informe en sus que la BD (hier) ou le jeu vidéo (aujourd’hui) illustrent, par leur traitement apparemment différencié, la transhistoricité d’un même enjeu qui les dépasse tous les deux et qu’il faut identifier à la maîtrise éminemment conflictuelle de l’exercice de la violence symbolique. Une seconde raison, plus valorisante, de la reconnaissance dont pourrait se prévaloir la BD est à trouver dans ces mots de Fresnault-Deruelle, extraits cette fois d’une publication datée de 2009 :

« Au vrai - qu’on le veuille ou non - le roman et la poésie ainsi que le théâtre, la danse, le cinéma, les arts plastiques ou les bandes dessinées sont logés à la même enseigne. » [4]

Une pareille mise à niveau ne choque plus aujourd’hui, tant il est vrai que, si les recherches formelles de la BD lui ont permis de pratiquer depuis quelques décennies déjà l’engagement esthétique (comme « Art », neuvième du nom), son affranchissement thématique et narratif en a fait aujourd’hui un redoutable concurrent du roman qui a triomphé au siècle dernier. Voire de la poésie, pour peu que l’on maintienne une focalisation sur la production BD elle-même, qui n’hésite plus à prendre position pour redéfinir à sa façon, c’est-à-dire avec un sens dialogique inhabituel, ce qu’est la poésie. Manu Larcenet, auteur de la suite en quatre volumes du Combat ordinaire, nous en donne un très bel exemple dans l’album intitulé Planter des clous (Paris, Dargaud, 2008, p. 28)...

DOC. Planter des clous, p. 28, v. 5-8.

One reason, which can be advanced should reduce our enthusiasm once again because it shows that this new situation that comics are facing escapes in part... comics themselves ! At the end of the twentieth and beginning of the twenty-first century, the critics simply have other fish to fry :

“It would be wrong [...] to believe that the concerns and reservations, the fascination and sometimes negation which usually accompany television serials (from Dallas to Helen and the Boys or X-files to name only the most recent [this quote is from a study published in 1999]), or even "mainstream" films and/or "blockbusters" and the growing consumption of video games are new phenonmena engendered by visual media. They are in fact nothing more than the weak but loyal echo of a debate, virulent through its novelty, which arose prominently at the very beginning of the development of industrial capitalism in France, the splendid boom of which we are now living in : the debate that from the end of the 1830s, accompanied the introduction of the serialized novel in daily newspapers”

This quote, which could be joined by others going in a similar direction, reveals, as announced, the exposure of comics to the diatribes of cultural stigmatization ; it informs us in addition that comics (yesterday) and video games (today) illustrate, through their supposedly differentiated treatment, the transhistoricity of the same issue that transcends both, and that needs to be identified with the highly contentious control over the exercise of symbolic violence. A second, more positive reason behind the recognition that comics may boast of is to be found in the words of Fresnault-Deruelle, taken this time from a 2009 publication :

“In reality - whether one likes it or not - the novel and poetry as well as theatre, dance, cinema, visual arts or comics are all in the same boat.”

Such an upgrade is no longer shocking, for if it is true that formal research on comics has permitted them, already since several decades now, to indulge in aesthetic engagement (as an "Art", the nineth to be named as such), its thematic and narrative emancipation has made it a formidable competitor for the novel that had triumphed over the last century. Even with regards to poetry, if this focus on the creation of comics itself is retained, one will find no hesitation in taking a stand and redefining poetry in its own way, in an unusual, dialogic sense, which is what poetry is about. Manu Larcenet, the writer-artist of the four volumes of Combat ordinaire/ Ordinary combat gives us a very good example of this in his album titled Planter des clous/ Hammer the nails (Paris, Dargaud, 2008, 28)

Si l’on quitte la critique spécialisée et la production BD pour se tourner vers ces chambres d’écho culturel que sont les médias - on se limitera à ceux de la presse écrite - , il est difficile de ne pas observer qu’ici aussi, les choses ont changé. En l’occurrence, le critère à prendre en compte n’est pas seulement la qualité de ce qui s’écrit à son propos, mais aussi celui de la quantité d’occasions qui mettent la BD au premier plan. On se limitera aux premiers mois de 2013 pour y pointer quelques « Unes » et autre dossier de circonstance...

DOC. Télérama, 2-8/02/2013, « Une » DOC. Focus Vif, 08/02/2013, « Une » DOC. Le Magazine du Monde,06/04/2013, le portfolio : « Cris Ware sort des cases », p. 86-87.

If one leaves the specialized critique and comics creation to turn to the cultural echo chambers or the media - limited here to the press - it is hard not to notice that also here things have changed. In this particular case, the criterion to be considered is not only that of the quality of what has been written about comics, but also that of the number of occasions on which comics have been placed in the foreground. We will limit ourselves to the first months of 2013 for highlighting some "headlines" and other relevant documents...

La BD semble donc faire partie des meubles médiatiques, même si certains d’entre eux (la télévision, tout particulièrement, belge en tout cas [5]) fait de la résistance. Mais, du côté de l’université, comment pense-t-on cette situation et apprécie-t-on cette « nouveauté » ? Nous n’aurons sans doute pas toutes les réponses au terme de ce colloque, mais nous devons avoir l’ambition de faire avancer le débat. Il est important de préciser que les regards qui se porteront sur la BD et son statut culturel pendant ces deux jours auront des origines européennes variées, ce qui constitue d’emblée un indice non négligeable de l’intérêt que l’université porte à la BD. J’en profite d’ailleurs pour remercier nos collègues polonais, allemand, suédois, anglais et français d’avoir accepté d’intervenir dans ce colloque.

Avant de céder la parole au professeur Benoît Berthou qui va présider la première séance de cette journée, je voudrais adresser d’autres remerciements. A l’Institut des Civilisations, Arts et Lettres qui a soutenu notre initiative, et à son président qui nous fait l’honneur d’être avec nous ce matin, Au Fonds National de la Recherche Scientifique/FNRS, ainsi qu’au Service culturel de l’Ambassade de Pologne, représenté ce matin par Monsieur Jérémy Lambert. Pour être programmé, ce colloque a pu compter sur le dévouement de Maaheen Ahmed, actuellement en postdoc au sein du GRIT, mais aussi sur celui des membres du GRIT : Stéphanie Delneste Sabrina Messing Florie Steyaert Catherine Vanbraband Geoffroy Brunson Laurent Déom Benoît Glaude Olivier Odaert Je les en remercie. Enfin, un « merci » tout spécial à la Cellule Evénement de notre faculté et à Corentin Simon, étudiant de Lille 3, en stage de recherche au sein du GRIT, pour son implication dans la préparation de notre colloque.

Comics thus do seem to be part of mediatic furniture, even if some media (especially television, or at least Belgian television) do put up resistance. But, at the university, what does one think of this situation and how does one appraise this ’novelty’ ? We will probably not have all the answers at the end of this conference but we should have the ambition to make the debate move forward. It is important to point out that the views presented during these two days on comics and their cultural standing have diverse European origins, which immediately comes across as a significant indicator of the interest that the university has in comics. Moreover I take this opportunity to thank our Polish, German, Swedish, English and French colleagues for agreeing to participate in this conference.

Before handing over to Professor Benoît Berthou who will chair today’s first session, I would like to express my gratitude to some other people and institutions, namely :

The Institut of Civilizations, Arts and Letters, which has supported our initiative and whose president does us the honor of being here today The National Funds for Scientific Research as well as the Cultural Service of the Embassy of Poland, represented this morning by Mr Jérémy Lambert.

For its organisation this conference was able to count on the dedication of Professor Jean-Louis Tilleuil, as well as that of other members of GRIT, including : Stéphanie Delneste Sabrina Messing Florie Steyaert Catherine Vanbraband Geoffroy Brunson Laurent Déom Benoît Glaude Olivier Odaert

I sincerely thank them all. Lastly, a very special thank you to our department’s event management unit and to Corentin Simon, studying at Lille 3, and currently an intern at GRIT, for helping with the conference preparations.

Jean-Louis Tilleuil et Maaheen Ahmed

[1] Pierre FRESNAUL-DERUELLE, Dessins et bulles. La bande dessinée comme moyen d’expression, Paris, Bordas, 1972, p. 8, coll. « Thèmes et enquêtes ».

[2] Lise DUMASY (textes recueillis par), La querelle du roman-feuilleton. Littérature, presse et politique un débat précurseur (1836-1848), Grenoble Ellug, 1999, p. 5, coll. « Archives critiques ».

[3] On citera, par exemple, les propos tenus par Jean-Yves MOLLIER, dans La lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, Paris, PUF, 2001, p. 4, coll. « Le nœud gordien ».

[4] Pierre FRESNAUL-DERUELLE, La bande dessinée, Paris, Armand Colin, 2009, p. 39, coll. « 128 ».

[5] Olivier VAN VAERENBERGH, « BD en télé : pas gagné », dans Focus Vif, 26/04/2013, Bruxelles, p. 4-5.

Référence :
 
1, place Blaise Pascal - B-1348 Louvain-la-Neuve (Belgique) - tél. +32 (0)10 47 49 24 - fax +32 (0)10 47 25 79
Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015