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RÉFÉRENCE
VAN YPERSELE Laurence, « Sus au cléricalisme ! La caricature anticléricale au XIXe siècle », dans Le choc des libertés. L’Église en Luxembourg de Pie VII à Léon XIII (1800-1880), Bastogne, Musée en Piconrue, 2001, p. 75-83.

Laurence Van Ypersele
Docteur en histoire, Laurence Van Ypersele est chercheur qualifié du Fonds National de la Recherche Scientifique (F.N.R.S.) et professeur à l’Université catholique de Louvain. Spécialiste de la (...) Plus...

article

[entier]

Sus au cléricalisme !
La caricature anticléricale au XIXe siècle

E
N Belgique, l’affrontement idéologique qui oppose les cléricaux aux anticléricaux traverse tout le XIXe siècle. Cette opposition, bien plus profonde qu’une simple querelle de parti [1], entraînera d’ailleurs une évolution irrémédiable des mentalités contemporaines.

Au sein de ces conflits, la caricature se révèle une redoutable arme de propagande, puisqu’elle cherche sans cesse à déconstruire l’idéologie adverse pour imposer la sienne. Ses moyens sont l’ironie, la laideur graphique, les simplifications outrancières et bien souvent la plus totale mauvaise foi. Son but est tantôt de stigmatiser l’adversaire en le tournant en ridicule, tantôt d’appeler au combat en suscitant l’indignation. D’un côté, elle utilise les passions de l’époque, les peurs et les rêves des contemporains. Mais, de l’autre, elle nourrit et renouvelle l’imaginaire collectif. À la fois mystificatrice et démystificatrice, la caricature s’inscrit d’emblée et par nature dans un univers polémique. Or, au XIXe siècle, véritable âge d’or de la caricature, cette arme n’est pratiquement utilisée que par les anticléricaux.

La liberté de la presse est garantie par la Constitution de 1831 (art. 18). Cette liberté n’empêche toutefois pas quelques procès retentissants à l’encontre de dessins jugés injurieux envers le roi ou des chefs d’Etat étrangers. Ainsi, par exemple, en 1847, les imprimeurs des feuilles satiriques Méphistophélès et L’Argus sont poursuivis sur base de l’article 3 du décret sur la presse du 20 juillet 1831 pour avoir injurié la personne du roi. Ils seront, tous deux, acquittés par le jury de la Cour d’Assises, le 13 février. Mais cela incite le gouvernement à renforcer le décret de 1831 : le 6 avril 1847, est votée une loi sur la répression des offenses envers le roi et les membres de la famille royale. L’intention méchante qui était nécessaire disparaît, tandis que les termes d’injure et de calomnie sont remplacés par celui d’offense, nettement plus vague [2]. En 1866, Odilon Delimal [3], rédacteur en chef du satirique L’Espiègle, est jugé par la Cour d’Assises du Brabant et condamné à un an de prison et une amende de 1000 francs pour avoir publié une caricature représentant des chefs d’Etat étrangers, dont l’Empereur d’Autriche, Napoléon III et Bismarck, pendus à un gibet. Remarquons que le rédacteur est coupable d’offenses envers la personne de souverains étrangers et d’avoir attaqué leur autorité par un dessin ; autrement dit les articles — pourtant injurieux eux aussi — ne sont pas poursuivis. Pour l’avocat général, l’offense par caricature est bien plus outrageante que l’écrit, car elle frappe les sens d’une manière beaucoup plus saisissante : un écrit aurait attiré bien moins de curieux que cette gravure.

Ceci dit, l’abolition du droit de timbre, en 1848 [4], permet aux journaux de diminuer leur prix et d’étendre leur surface rédactionnelle. Dès cette époque, les journaux satiriques anticléricaux se mettent à foisonner : L’Argus est créé en 1844 et Méphistophélès en 1848, L’Uylenspiegel de Félicien Rops [5] naît en 1856, Le Rasoir de Victor Lemaître [6] paraît de 1869 à 1884 et La Bombe où sévit G. P. Gargousse [7], de 1878 à 1884, etc. L’arrivée des catholiques au pouvoir en 1884, et ce jusqu’en 1914, suscite de nouvelles feuilles telles que La Patrouille de 1884 à 1891,Le Gourdin de 1885 à 1887 ou La Trique en 1905. Au total, on compte environ 150 titres pour le XIXe siècle ; ce qui est énorme. Ces feuilles, hebdomadaires le plus souvent, sont chères et éphémères : elles tiennent rarement plus de dix ans. La plupart d’entre elles sont publiées à Bruxelles ou à Liège et relèvent de la tendance libérale progressiste, parfois très proche des socialistes. On ne trouve, par contre, aucun satirique libéral doctri-[p. 76]naire et seulement deux satiriques catholiques importants à la fin du XIXe siècle : Le Tirailleur [8] où Pif-Paf assène ses coups de 1881 à 1891 et son successeur Le Sifflet où Zo-ot sévit de 1904 à 1914. Ce mode d’expression ne semble pas convenir aux mentalités conservatrices. En outre, les rares et tardives caricatures catholiques ne font que répondre aux attaques anticléricales, se contentent d’inverser les propositions, sans investire leur imaginaire particulier : elles ne cherchent pas d’abord à diffuser leurs propres valeurs, mais bien à contre-attaquer leurs adversaires sur leur terrain, avec leurs armes [9]. À l’inverse, les charges anticléricales, quant à elles, mettent en scène un système de représentations qui leur est propre : en dénonçant le mal clérical, elles prônent leur vision du Bien, affirment leurs valeurs et témoignent de leurs idéaux.

Bref, la caricature anticléricale attaque, s’affirme et invente, alors que la caricature cléricale se contente, pour l’essentiel, de contre-attaquer. Cléricalisme et anticléricalisme apparaissent bien comme deux phénomènes intimement liés. Ils s’influencent l’un l’autre et entretiennent des liens d’interdépendances plus ou moins complexes.

Certes, les anticléricaux manient l’arme caricaturale avec plus d’aisance et d’originalité que les cléricaux. Toutefois, comme l’a montré René Rémond [10], au départ et par définition, l’anticléricalisme entretient un lien de dépendance à l’égard du cléricalisme [11]. En effet, au sens strict, l’anticléricalisme ne combat que le cléricalisme, se définit par opposition et par référence à lui [12]. Il est, d’abord et avant tout, une réaction de défense contre la prétention des clercs à régenter la société civile. Il ne se réduit donc ni à l’athéisme, ni à l’irréligion, encore moins à l’antichristianisme ; même si les anticléricaux du XIXe siècle ne dissocient guère religion et cléricalisme, tant ils sont persuadés que toute religion ne peut que se dégrader en cléricalisme. Au début du XXe siècle, d’ailleurs, toute critique à l’encontre du clergé est assimilée — tant par les anticléricaux que par les cléricaux — à une attaque du fondement même du christianisme et donc une négation de l’existence de Dieu.

Historiquement, d’ailleurs, les flambées anticléricales correspondent bien à des retours en force du parti clérical. Ainsi, au XIXe siècle, on voit l’anticléricalisme évoluer en fonction de la montée de l’ultramontanisme au sein du catholicisme : face aux progrès de la centralisation romaine et à la prétention du Pape à conserver sa souveraineté temporelle, aux resserrements de la discipline ecclésiastique et aux dévotions nouvelles, à l’intransigeance dogmatique et au Syllabus de Pie IX, l’anticléricalisme accentuera son attachement à la liberté de pensée et aux droits de la raison [13]. En Belgique, la Constitution de 1831 qui garantit la liberté de culte offre au catholicisme une place tout à fait privilégiée, malgré la séparation officielle de l’Eglise et de l’Etat. L’anticléricalisme y sera donc présent et combatif. D’autant plus qu’à partir des années 1880, les socialistes viendront rejoindre les libéraux (radicaux) dans le camp anticlérical. En effet, un lien idéologique s’est rapidement tissé entre socialisme, rationalisme et anticléricalisme. Les alliances avec les libéraux progressistes renforcèrent ce lien ; si bien, qu’en pratique, le POB fut un parti anticlérical militant, alors qu’en théorie, il considérait la religion comme une simple affaire privée [14].

Si l’esprit anticlérical plonge ses racines dans le Moyen Age, l’anticléricalisme contemporain a la particularité d’être fondé sur la notion de sécularisation de la société et de distinction des sphères (religieuse et civile, privée et publique) : les clercs ne doivent pas s’immiscer dans la direction des affaires publiques, et même mieux, le domaine religieux doit rester une affaire privée. L’anticléricalisme, comme l’individualisme libéral, revendique l’indépendance de l’Etat, la liberté de conscience et le droit pour chacun de choisir ses croyances ou de ne pas en avoir. Mais il a en propre un aspect combatif : il lutte contre la domination réelle ou supposée des clercs, il monte la garde et dénonce toute ingérence de l’Eglise dans les affaires publiques.

Or, cette caractéristique propre à l’anticléricalisme correspond à la nature même de la caricature. Arme de combat, la caricature est tout entière dirigée contre l’adversaire politique : elle le charge de tous les maux, dénonce ses complots, désigne les coupables et nomme les victimes. On comprend dès lors que l’arme caricaturale convienne si bien aux anticléricaux. Mais, comment la caricature anticléricale opère-t-elle ? Quel est son contenu ? Que dénonce-t-elle ? Que revendique-t-elle ?

La dénonciation du complot clérical

Au complot de la franc-maçonnerie ou de l’Internationale socialiste correspond celui de l’Église ou des jésuites, sans compter celui des Juifs. Il n’y a pas à dire : le mythe du complot est un mythe contemporain universel et efficace, fréquemment utilisé par la caricature [15].

Aux yeux des anticléricaux, le clergé surtout, mais les politiciens catholiques aussi [16], sont les sinistres meneurs d’un odieux complot. L’âme de ce complot, c’est l’Église. La manipulation est la stratégie privilégiée du complot. L’univers des ténèbres et du secret en est le cadre : sa mise en lumière fait fuir les conspirateurs. Tantôt l’Église utilise ou fait pression sur les politiciens catholiques, crédules et bigots, véritables inconscients, totalement irresponsables. Tantôt elle s’appuie sur les gouvernants cléricaux, acquis à sa cause, activement à son service pour soumettre l’État, la Monarchie et imposer au pays sa religion. Si les hommes politiques peuvent aussi bien être de sordides suppôts de l’Église [17] que de sombres crétins manipulés par elle [18], le clergé par contre, symbolisé par Basile ou des corbeaux, est toujours activement et consciemment au service de l’Église. Ils ne bénéficient donc d’aucune circonstance atténuante. Ils apparaissent comme les représentants du Mal : ils sont l’hypocrisie et l’avidité même, la perversité et la lâcheté incarnées.

Le complot, quel qu’il soit, poursuit un double objectif : la domination du monde et le total accaparement des richesses publiques. D’innombrables caricatures anticléricales montrent du doigt — ou du crayon — la vie de luxe menée par les ecclésiastiques dont l’embonpoint trahit la gourmandise effrénée : leurs assiettes débordent, les plats à table ne se comptent plus, les bouteilles de vin ou de champagne coulent à flots... Pendant que le peuple crève de faim, les clercs s’offrent le luxe d’une indigestion [19] ! D’autres caricatures dénoncent la volonté catholique de dominer le pays [20], l’État et la Nation, pour le piller et le [p. 77]

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Le Rasoir, 16 juin 1888
Après les élections du 12 juin

ruiner. Les cléricaux au pouvoir, c’est la mort de la Belgique : l’allégorie féminine de la Patrie est tuée d’un coup de poignard, étranglée ou dévorée par des corbeaux [21], la Monarchie est transformée en automate ou en girouette [22], le fier Lion belge n’est plus qu’un minable petit cabot portant la calotte [23], etc.

Ainsi, par exemple, dans la caricature du Rasoir éditée le 16 juin 1888, au lendemain d’une victoire électorale catholique, la Belgique devient une maison délabrée, au bord de l’écroulement malgré les ridicules et vains efforts du chef de Cabinet catholique [24] et de ses acolytes ; cette maison, d’ailleurs, n’abrite que de vilains curés ivrognes et dépravés [25]. C’est l’image des politiciens au service, non pas du bien commun dont la preuve serait la prospérité, mais de leurs propres intérêts, ou plutôt ceux de l’Église. Or, cette Église est hypocrite : le comportement des curés est à l’exact opposé de leurs discours de pauvreté, de partage, de sobriété, etc. Ainsi, les méchants catholiques qui viennent à nouveau de gagner les élections sont au service de plus méchants et de plus hypocrites qu’eux. Ils ne sont que des pantins stupides ou des marionnettes manipulées par le mal absolu, c’est-à-dire l’Église. Véritable serpent [26] ou toile d’araignée [27], l’ Église est avide, dévorante, ivre de pouvoir. D’un pouvoir égoïste et destructeur qui ruine le pays et le vide de sa prospérité. La dénonciation est ici grinçante. Les cléricaux ne sont au service que d’eux-mêmes. Ils apparaissent hors du corps social, comme une minorité ennemie du bien commun et de la prospérité, luttant pour ses propres intérêts et semant la misère. Pour exprimer cet univers inquiétant et menaçant, la caricature fait appel à tout un bestiaire. On y trouve tout ce qui rampe, s’infiltre ou se tapit ; tout ce qui est ondoyant et visqueux ; tout ce qui est censé porter la souillure et l’infection [28] : serpents, pieuvres, araignées, rats, cochons.

Pour prendre le pouvoir et accaparer les richesses, les hommes du complot s’infiltrent partout, manipulent les femmes et les ouvriers crédules par nature, corrompent la société et ses valeurs morales... par la religion ! Car la religion n’est qu’un moyen pour atteindre leurs buts cachés parce qu’inavouables : le pouvoir et l’argent. La religion mène au crétinisme, à l’aveuglement et à l’asservissement des plus faibles, c’est-à-dire la femme, l’enfant et l’ouvrier. Auréoles et chapelets deviennent, dans l’imaginaire anticlérical, symboles de crédulité et de stupidité. Bref, entre religion et raison, l’opposition est totale et irrémédiable. Dans cette entreprise d’avilissement et de désagrégation de la société, l’enfant est leur cible privilégiée : ils l’abêtissent pour mieux le soumettre et l’utiliser, voire l’abuser sexuellement.

Le mythe du complot se révèle extrêmement mobilisateur. Bâti sur un arrière-fond émotif qui s’inscrit dans un climat psychologique et social d’incertitude, de crainte et d’angoisse [29], il a valeur d’exorcisme. Les mises en scène du complot font, d’ailleurs, appel à tout un matériel onirique issu des vieilles peurs enfantines : peur du noir, peur d’être livré à des mains inconnues, volé ou abandonné, peur de l’ogre et des monstres qui dévorent ou engloutissent. La caricature représente le complot pour le dénoncer et le rendre inopérant. La satire anticléricale

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La Trique, 25 mars 1906, p. 8
Ah !... mais il faut payer d’avance ! Le ciel ? Ça se paie...

[p. 78] accuse les catholiques de vouloir dominer l’État, ruiner la prospérité du pays et humilier la dignité nationale. Mais ces méchants sont présentés comme des faibles, des incapables et des lâches. Les politiciens cléricaux sont laids, stupides, manipulés par l’Église (c’est elle le vrai méchant), effrayés par le progrès et la lumière, lâches et infantiles. Lorsqu’ils sont représentés sous une forme animale, ils ne sont que d’inoffensifs insectes [30]. Tels sont les politiciens catholiques : des idiots incapables, imprévoyants et crédules. L’angoisse s’évanouit dans un éclat de rire. Mais le vrai danger, c’est l’Église. Les curés et Basile sont beaucoup plus cruels, violents ou pervers. Animalisés, ils ne sont pas de vulgaires moucherons, mais une araignée ou un serpent... L’angoisse, alors, crève le papier : elle n’est désamorcée que par l’indignation et le mépris.

Le retournement des symboles religieux contre les cléricaux

Les charges anticléricales, on le voit, dénoncent, sur fond de complot, la menace que constitue l’Église pour l’indépendance de l’État et la prospérité de la Nation. L’Église apparaît bien comme la grande manipulatrice qui utilise la religion et détourne le message chrétien pour arriver à ses fins.

Les cléricaux, ne cessent de clamer les caricatures anticléricales, sont l’hypocrisie poussée à son comble ! En effet, aucun dessin ne dénonce les vœux de pauvreté ou de chasteté comme un mal ou une perversion en soi. Simplement, on nous montre que les ecclésiastiques trahissent ces vœux [31] et, pire, utilisent les symboles religieux pour s’enrichir et abuser les âmes crédules : ces obsédés sexuels au cœur de pierre, ces égoïstes qui vivent dans le luxe et la luxure, ces voleurs et ces violeurs brandissent Bibles et crucifix pour endormir la raison et manipuler la conscience des faibles. Car leurs proies sont toujours les âmes faibles et crédules par nature, c’est-à-dire les femmes — riches de préférence — [32] et les pauvres (par définition sans défense). L’avidité et l’hypocrisie des curés n’ont pas de bornes ! Ainsi, par exemple, un gros curé refuse son aide à une pauvresse accompagnée de son fils parce qu’elle ne peut payer ses services : ni les larmes, ni la misère de ces gens démunis ne le touche [33]. D’autres dessins dénoncent l’influence néfaste de la religion, cet « opium du peuple », dans les familles pauvres : ceux-ci préfèrent mourir de faim, plutôt que d’accepter l’aide des anticléricaux, tant ils sont persuadés que ce serait un péché mortel [34]. Aux yeux des anticléricaux, il est vrai, la principale cause de la misère ouvrière est leur endoctrinement religieux. Le clergé donc abuse du pouvoir moral et spirituel que lui confère son ministère [35]. Les sermons, confessions et autres processions catholiques sont utilisés pour dominer, voler ou trahir : tandis que le peuple crève de faim en espérant le royaume de cieux, les curés se bâfrent ; et, tandis que les fidèles écoutent des sermons aussi terrifiants qu’ineptes, les curés s’envoient en l’air dans la sacristie. Notons, toutefois que si les curés utilisent les symboles religieux pour s’enrichir, ils s’en détournent pour assouvir leurs fantasmes sexuels : un curé pédophile laisse tomber son chapelet en emmenant une fillette dans sa chambre [36] ou tourne le dos au crucifix accroché au mur [37]. L’image du Crucifié aurait-elle le pouvoir de troubler la conscience perverse de ces ecclésiastiques ?

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L’Anticlérical, 16-30 novembre 1902
Autrefois et Aujourd’hui

Car, si le Christ revenait, il ne reconnaîtrait pas les cléricaux comme ses amis. À n’en pas douter, l’Église le crucifierait au plus vite. Plusieurs dessins mettent directement en scène l’opposition entre la figure du Christ, mince et doux, et celle des cléricaux, gros et avides [38]. Face au spectacle odieux de cette Église qui le trahit, on trouve le visage du Nazaréen tantôt sévère et réprobateur, tantôt triste. Il est tout à fait remarquable de constater que les satiriques anticléricaux, même les plus virulents et les plus irréligieux, n’attaquent jamais la figure du Christ. La caricature anticléricale du XIXe siècle n’est pas antichrétienne. Au contraire, que ce soit par stratégie [39] ou par conviction, elle ne cesse d’insinuer, voire d’affirmer, que les seuls vrais amis, défenseurs ou disciples du Christ, ce sont les anticléricaux eux-mêmes [40].

La « trivialisation » des vérités religieuses ou l’irréligion anticléricale

La caricature anticléricale ne cesse de dénoncer l’instrumentalisation de la religion par les clercs et les politiciens catholiques au profit de l’Église elle-même. C’est dire que ces charges n’attaquent pas la religion et ses valeurs morales en tant que telles. D’ailleurs, nombres d’anticléricaux du XIXe siècle considéraient la religion, si ce n’est comme un bien, du moins comme un régulateur social, un facteur d’ordre et de cohésion nécessaire.

Toutefois, si l’immense majorité des caricatures se contentent de mettre en lumière l’utilisation perverse de la religion par l’Église et restent donc sur le terrain purement anticlérical, certains satiriques franchiront le pas de l’irréligion [41] : religion et cléricalisme n’y sont plus dissociés. En effet, quelques satiriques — comme Le Baudet, Le Diable au corps ou La Patrouille — attaquent [p. 79] directement les vérités religieuses, se moquent de la Trinité et de la Sainte Vierge — mais jamais du Christ. L’enjeu, ici, n’est plus politique. Ces dessins ne sont pas tellement liés à des événements politiques, mais plutôt au calendrier religieux : la période de Noël surtout y est propice.

Le procédé caricatural le plus utilisé est celui de la « trivialisation » : il s’agit de se moquer en salissant le dogme de la Trinité et l’image des Saints, en faisant de la Nativité un événement ordinaire et trivial, en réduisant le mystère de l’Incarnation à un stupide conte de fée pour enfants. Bref, c’est le cœur même de la religion catholique qui est ridiculisé et condamné au nom de la Raison.

Ainsi, la Trinité apparaît comme un personnage impensable ou une curieuse famille qui défie la raison. Car, finalement, qui est le père de qui dans tout cela ? s’interroge-t-on dans Le Baudet : Qui est le père du Christ ? D’après les chrétiens, c’est Dieu. Mais

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La Patrouille, 27 décembre 1885
Gloria in excelsis Deo !

quelle partie de la Trinité que forme Dieu unique en son essence ? Est-ce dieu le Père ? Sans doute, son nom l’indique. Cependant, on accuse le Saint-Esprit. Quoiqu’il en soit, que ce soit l’un, que ce soit l’autre, il est évident que tous trois sont coauteurs en vertu de leur unité, que la seconde personne, appelée Dieu le fils, est aussi bien que les deux autres, le père du Christ, que cette dernière considérée plus particulièrement comme étant Jésus lui-même, serait donc en même temps son propre père et son propre fils. Pour un mystère, voilà bien un mystère [42].

Au sein de cette mystérieuse Trinité, le Saint Esprit, surnommé Saint Pigeon, est la cible privilégiée de ces quelques charges : n’a-t-il pas cocufié à la fois Saint Joseph et Dieu lui-même ? Entre Dieu le Père et l’Esprit Saint, les relations seront donc de concurrence et de méfiance [43]...

Dieu le Père, d’ailleurs, est un vieillard à barbe blanche complètement gâteux. Il se fourre le doigt dans l’œil et confond ses amis et ses ennemis. Le Maître de l’univers qui fait la pluie et le beau temps, tel un magicien sénile, se trompe de formule et de miracle : le soleil brille aux congrès libéraux, tandis que la pluie s’abat sur les rassemblements catholiques [44] !

Enfin, si l’on se perd en conjectures quant au père du Christ, la mère par contre ne fait aucun doute, c’est la Vierge Marie. Or, la Sainte Vierge, jeune femme certes pauvre, est surtout vulgaire, alcoolique [45] et avide [46] : le jour de Noël à Nazareth, village flamand, elle exhibe son nouveau-né tel un animal de foire à la foule de curieux pour quelques centimes. Il n’y a pas de petits profits !

Bref, au moment où le culte marial est revivifié et que le dogme de l’Immaculée conception est solennellement proclamé par l’Église, les feuilles anticléricales les plus virulentes s’acharnent contre la Vierge Marie et l’Esprit Saint. Ces charges, d’une violence étonnante — bêtes et méchantes, pourrait-on dire —, restent toutefois exceptionnelles dans l’ensemble du paysage anticlérical belge.

La mise en scène de la Victoire anticléricale sur le Mal clérical

La caricature anticléricale — comme toute caricature — parle d’abord et avant tout du Mal, dénonce l’action du méchant, met en scène les angoisses et les peurs collectives. Par là, elle apparaît comme une soupape de sécurité ou un exutoire. À travers elle, la société exorcise ses angoisses : faire rire de l’autre, c’est le tuer un instant d’une mort imaginaire et éphémère. En effet, pour sortir de la peur et vaincre le Mal, la caricature ridiculise l’adversaire et annonce sa défaite. Elle exagère les traits individuels, grossit les têtes, transforme les personnages, enlaidit. Le trait caricatural individualise tout en déformant et fait connaître tout en dénigrant. Le physique, ici, révèle le moral. La laideur des corps renvoie à la noirceur de l’âme. Mais la caricature ne se contente pas de ces simples déformations physiques. Pour atteindre l’adversaire, bien souvent elle l’affuble d’un déguisement qui fait référence au quotidien ou à des stéréotypes : jeux d’enfants, scènes de rue, cirque, ring de boxe, etc. Or, le personnage se trouve totalement identifié au déguisement qui lui est symboliquement attribué. Ainsi, la caricature déshumanise les politiciens catholiques par le biais de l’animalisation. Elle peut les dénaturer par le biais de la féminisation. Elle suggère leur irresponsabilité politique par le biais de l’infantilisation. Elle les injurie en les traitant de clowns et de marionnettes, d’alcooliques ou d’obsédés sexuels — injure réservée aux ecclésiastiques.

La caricature charge donc l’adversaire pour le ridiculiser, mais elle peut également châtier l’adversaire en lui souhaitant ses [p. 80]

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Le Rasoir, 28 juin 1884
Le Char de l’État Belge en 1884

propres peurs, sa propre souffrance, voire la mort. Le châtiment caricatural a une fonction cathartique : dessiner le mauvais puni ou souffrant, c’est assouvir au plan symbolique un désir de vengeance et exorciser la souffrance ou la peur qu’on subit à cause de lui. Profondément malveillante, la caricature souhaite le malheur de ses adversaires, leur inflige mille tourments et se rit de leurs déboires. La période électorale est particulièrement riche sur ce plan.

Aux yeux des anticléricaux, on l’a vu, l’Église est un danger pour l’État et la Nation, la liberté et la raison. Si d’innombrables dessins sont des cris d’alarme —&nsbp;des corbeaux dévorent la Patrie — qui appellent au combat et réclament vengeance ; d’autres dessins, tout aussi nombreux, affirment déjà que le mal est vaincu et la vengeance consommée — au moins sur le papier ! : le lion belge résiste aux assauts des catholiques, la lumière de la raison fait fuir l’obscurantisme clérical, d’un coup d’épée la Patrie tue le cléricalisme, etc.

Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, la caricature signée Méphisto et publiée dans Le Rasoir du 28 juin 1884, dénonce les sombres agissements des cléricaux tout en affirmant leur échec. En bas à droite, le lion belge tire le char de l’État vers la Liberté et le Progrès. Pour cela il doit résister à l’accumulation de politiciens catholiques qui veulent l’entraîner vers la Réaction et l’Ignorance. Le lion, emblème héraldique de la Belgique, symbole de puissance et de majesté, apparaît comme l’essence même du peuple belge et de sa fierté, la vérité de son destin et de ses désirs ; c’est-à-dire les valeurs progressistes de liberté, de progrès et d’égalité [47]. Ce dessin est bâti sur une diagonale qui part du coin supérieur gauche vers le coin inférieur droit : de la réaction et de l’ignorance vers le progrès et la liberté. Cette ligne dynamique semble irréversible. Irréversible comme l’avenir du pays. Les membres du gouvernement catholique tentent de contrarier cette route inexorable. Ce sera en vain : les politiciens catholiques ont beau gesticuler en tous sens, la majesté souveraine et la calme puissance du lion belge épouse le sens du destin !

L’échec, la chute et le désespoir, ainsi que les souffrances physiques et les tourments psychiques, sont autant de châtiments infligés symboliquement par la caricature à ses adversaires politiques. La malveillance caricaturale, il est vrai, foisonne d’imagination : elle inflige tour à tour maladies, coups de pied, blessures, douches froides et fessées, cauchemars, terreurs et larmes. Bref, entre cléricaux et anticléricaux, l’opposition est totale et irrémédiable : le malheur des uns fait le bonheur des autres, vice-versa !

Toutefois, contrairement aux caricatures catholiques, les charges anticléricales ne se contentent pas de se venger, d’annoncer l’échec de l’adversaire et de le châtier ; en outre, elles mettent en scène la victoire de leurs propres valeurs. Ces valeurs, sous formes d’allégories féminines, sont la Justice, la Loi, la Liberté, l’Égalité par le suffrage universel et l’Instruction obligatoire [48] (fig.6). Ces femmes, véritables déesses venues du ciel, occupent le plus

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La Trique, 11 février 1906, p. 8
Hommage à la Ligue de l’Enseignement

[p. 81] souvent la moitié, voire les trois-quarts supérieurs de l’image. Figures centrales, allégories de la Victoire, grandioses dans leur armure romaine portant drapeau et épée [49] ou lumineuse dans leur nudité, leur apparition fait toujours fuir l’adversaire politique — au bas de l’image — minable et couard. La « vérité » des valeurs incarnées par ces allégories, met en lumière les comportements hypocrites des doctrinaires et surtout des cléricaux. L’adversaire ainsi démasqué n’est plus qu’une accumulation désordonnée d’individus aussi laids que lâches : le Bien triomphe des méchants. Ce n’est pas pour rien que ces valeurs ressemblent le plus souvent [50] à des Victoires ! Or, les valeurs positives représentées par ces femmes sont toujours, au moins implicitement, contenues dans les représentations féminines de la Belgique ; à moins qu’elles ne soient associées l’une à l’autre [51]. En tout cas, rien ne les distingue fondamentalement ; autrement dit, valeurs anticléricales et valeurs nationales sont synonymes. La victoire de l’anticléricalisme, c’est la victoire de la Nation, la garantie de sa prospérité et de son avenir.

Conclusion

En Belgique, au XIXe siècle, l’arme caricaturale est presque entièrement monopolisée par les anticléricaux. Il est vrai que l’essence iconoclaste et subversive de la caricature correspond mieux à la nature combattive de l’anticléricalisme qu’aux positions conservatrices du cléricalisme belge. La caricature anticléricale, d’un côté, dénonce le Mal clérical à l’œuvre et, de l’autre, annonce la victoire du Bien sur ce mal.

Dans cet univers de papier, l’Église apparaît comme un danger pour l’État et la Nation, la justice sociale et la liberté de conscience. Pour exprimer la menace que représentent le monde clérical en général et l’Église en particulier, les caricatures anticléricales recourent fréquemment au thème du complot : l’Église en est l’âme, les ecclésiastiques sont ses fidèles suppôts et les politiciens catholiques tantôt des fanatiques au service du mal tantôt des crétins manipulés. Entre l’Église, les clercs et les politiciens, il y a un lien de nature. Qu’ils soient manipulateurs ou dominés, dangereux ou stupides, ils font toujours partie de la même famille et poursuivent tous le même but : la domination et l’enrichissement de l’Église. Notons que les thèmes de l’association contre-nature et de la dissension interne — thèmes chers aux catholiques — n’apparaissent pratiquement jamais.

En outre, la caricature anticléricale s’attaque peu à la religion comme telle et jamais à la figure du Christ. En fait, elle reste essentiellement dirigée contre les ingérences de l’Église dans la sphère publique. Elle dénonce les manœuvres réelles ou supposées des cléricaux, tout en annonçant leur échec. Comme toute caricature, elle se rit des déboires de l’adversaire et lui inflige mille et un tourments. Mais la caricature anticléricale ne se contente pas de représenter la défaite ou la mort de ses adversaires : en plus, elle met en scène, sous forme d’allégories, la victoire de ses propres valeurs [52]. Aux yeux des anticléricaux, la mort du cléricalisme ne suffit donc pas...


[1] En effet, elle apparaît dès avant la fin officielle de l’unionisme en 1848. Or, du côté anticlérical belge, le parti libéral n’est fondé qu’en 1846 et le parti socialiste seulement en 1885, et du côté clérical, le parti catholique ne commence à se structurer qu’en 1863. Cfr. J.L. SOETE, Structures et organisations de base du parti catholique en Belgique, 1863-1884, Louvain-la-Neuve, 1996, Recueil de travaux d’histoire et de philologie, 7e série, fasc.2 .

[2] En 1884, d’ailleurs, Le Frondeur, satirique liégeois à la fois anticlérical et antiroyaliste, comparaît devant une Cour d’Assises à la suite de la publication d’une caricature représentant Léopold II en girouette (Le Frondeur, 20 septembre 1884). Cette caricature traite de la sanction royale de la loi Jacobs sur l’enseignement primaire qui tendait à en restaurer le caractère confessionnel et à accorder un soutien financier aux écoles libres ; cette loi abrogeait la loi Van Humbééck de 1879. Cfr. V. PIRLOT, Formes et rôles des allégories de la Belgique dans les caricatures des journaux satiriques, 1848-1884, Mémoire de licence UCL, Louvain-la-Neuve, 1999, p. 19-20 ; 30-31.

[3] Napoléon-Joseph-Odilon Delimal (1835-1888), journaliste de tendance politique républicaine « démocrate ». Dès ses débuts dans le journalisme, il mène un rude combat contre Charles X, puis contre Louis-Philippe. En 1860, il mène campagne en faveur du rattachement de la Belgique à la France dans les feuilles de Henri-Léon Lizot à Roubaix. De retour à Bruxelles, il se fait connaître dans les milieux révolutionnaires, surtout dans la presse belge radicale ou socialiste. Il écrit, entre autres, des articles dans l’hebdomadaire l’Uylenspiegel dont il devient le rédacteur en chef et le propriétaire. En mars 1864, il modifie le titre, jugé de consonance trop flamande, et le remplace par L’Espiègle. Ce satirique se compose d’une lithographie, de publicités et d’articles. C’est avant tout un journal satirique et littéraire, non une feuille de doctrine ; toutefois Delimal reste fidèle à sa doctrine : il s’affirme républicain, socialiste et athée. L’anticléricalisme sera une constante de L’Espiègle. Fasciné par le succès de La Lanterne du Français Henri Rochefort, il lance L’Épingle en janvier 1869 ; mais ce sera un échec. En automne de la même année, il cède pour un an L’Espiègle à Camille Lemonnier, tout en y gardant une participation financière. Mais, dès décembre 1869, le satirique cesse de paraître. Delimal se trouve alors sans le sou. Il retourne en France. Il joue par sa plume un rôle actif dans la Commune de Paris, pour lequel il il est jugé devant le Conseil de guerre de Paris. Défendu par Charles Graux, il est inculpé d’excitation à la guerre civile. La peine dont il écope est commuée en dix ans de bannissement. Il meurt à Porto Rico en 1888. Cfr. J. BARTIER, Odilon Delimal, un journaliste franc-tireur au temps de la Première Internationale, Bruxelles, 1983.

[4] Face aux vagues révolutionnaires qui secouent l’Europe de 1848, le cabinet libéral Rogier - Frère-Orban décida d’abaisser le cens électoral à son minimum constitutionnel et d’abolir le droit de timbre pour couper l’herbe sous le pied des milieux révolutionnaires belges (Ph. BOURSON, Histoire de la presse, in Patria Belgica, t.III, Bruxelles, 1875, p.378).

[5] Félicien Rops (1833-1898), peintre belge. Il suit les cours de l’Académie des Beaux-Arts de Namur, puis de l’atelier Saint-Luc à Bruxelles, en même temps que ses études de droit à l’ULB (à partir de 1853) très actif au sein de la Société des Joyeux de Charles De Coster, il connaît ses premiers succès grâce aux lithographies parues dans le journal satirique Le Crocodile, mais surtout dans l’Uylenspiegel qu’il fonde en 1856. Ses illustrations sont très remarquées et feront l’objet de tirés à part. Un an après son mariage avec Charlotte Polet de Faveaux en 1857, il illustre pour Hetzel à Paris Les légendes flamandes de De Coster. Il réalise en 1866 le frontispice des Épaves de son ami Baudelaire. En 1868, Rops est parmi les fondateurs de la Société libre des Beaux-Arts et, l’année suivante, il met sur pied à Bruxelles la Société internationale des aquaforistes. Installé à Paris à partir de 1874, il devient célèbre grâce à des gravures telles que Pornocratès (1878), Les Diaboliques (1879) et Les Sataniques (1882). En 1886, il se lie d’amitié avec l’artiste liégeois, A. Rassenfosse. Ensemble, ils développeront une technique particulière de gravure et inventeront un vernis mou transparent, le Ropsenfosse. Cfr. J.P. VERHEGGEN - R. DELEVOY - G. LASCAULT, Félicien Rops, Bruxelles, 1985, Cosmos Monographies.

[6] Victor Lemaître (1842 - 1880), propriétaire et dessinateur du Rasoir. D’origine modeste, il fit un bref passage à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, mais interrompt ses études pour se rendre à Paris et y exercer le métier de peintre-décorateur. Il y rencontre Gustave Doré. Revenu à Liège en 1869, il fonde Le Rasoir, premier journal satirique de la Cité ardente publiant des caricatures. Victor Lemaître, à partir de 1870, collabore également à l’illustration d’autres journaux tels que Navet, Parterre (1872-1873), L’Almanach comique (1870), Journal amusant (1873) et Journal Franklin (1871). Mais il reste avant tout un peintre-décorateur et profite, d’ailleurs, de son journal pour y placer un grand nombre d’annonces publicitaires. À sa mort, les collaborateurs du Rasoir se divisent. Une partie de ceux-ci fondent le Cric-Crac (1880-1882), en riposte à l’adhésion du Rasoir aux thèses libérales-progressistes. En effet, à partir de 1880, Le Rasoir est affilié à la Confédération des journaux libéraux, ce que V. Lemaître, farouchement indépendant, avait toujours refusé (V. PIRLOT, Formes et rôles des allégories de la Belgique dans les caricatures des journaux satiriques, 1848-1884, Mémoire de licence UCL, Louvain-la-Neuve, 1999).

[7] G. P. Gargousse est le pseudonyme de G. Poteau, dessinateur français qui a fui son pays en 1870. Il est le dessinateur de La Bombe, satirique progressiste, dont le rédacteur est Ernest Vaughan. Le pseudonyme « gargousse » fait référence à une charge de poudre à canon dans son enveloppe cylindrique. L’influence de certains caricaturistes français, dont A. Gill, est très visible dans plusieurs de ses dessins.

[8] Notons que ce satirique est moins cher que ses homologues anticléricaux. En effet, l’abonnement annuel au Tirailleur s’élève à 3 francs, contre 5,5 francs pour La Bombe et 7 francs pour Le Frondeur.

[9] À travers les caricatures cléricales, l’imaginaire catholique apparaît vidé de ses thèmes favoris. Ainsi, la référence médiévale si largement utilisée par le monde catholique pour penser la société, relever les défis présents et préparer l’avenir, n’apparaît quasi jamais. Par contre, la référence à l’Antiquité romaine chère aux anticléricaux apparaît fréquemment, mais comme symbole de paganisme, de volonté de puissance, de mégalomanie coupable, et non pas comme symbole de triomphe du Droit et de la Raison. Voir à ce sujet : J. PIROTTE, Reconquérir la société. L’attrait du modèle de Chrétienté médiévale dans la pensée catholique (fin du XIXe siècle - début du XXe siècle), in Le monde catholique et la question sociale (1891-1950), s. dir. F. Rosart - G. Zélis, Bruxelles, 1992, p. 30-45 ; L. van YPERSELE, L’imaginaire catholique dans la caricature politique belge de 1884 à 1914, in Politique, imaginaire et éducation. Mélanges en l’honneur de Jacques Lory, textes réunis et présentés par J.P. Nandrin - L. van Ypersele - F. Maerten, Bruxelles, Faculté universitaire Saint-Louis, 2000, Cahiers du centre de recherches en histoire du droit et des institutions, 13-14, p. 17-87.

[10] Cfr. R. RÉMOND, L’anticléricalisme en France de 1815 à nos jours, Paris, Fayard, 1976.

[11] R. Rémond définit le cléricalisme comme la tentation ou la tentative, pour les clercs, d’exercer sur la société civile une influence ou un pouvoir en vertu de leur ministère (Ibidem, p. 11-16).

[12] R. RÉMOND, Anticléricalisme, in Encyclopaedia Universalis, t.II, Paris, 1998, p. 576.

[13] R. RÉMOND, L’anticléricalisme en France de 1815 à nos jours, Paris, Fayard, 1976, p.15.

[14] E. WITTE et J. CRAEYBECKX, La Belgique politique de 1830 à nos jours. Les tensions d’une démocratie bourgeoise, Bruxelles, 1987, p.105-115.

[15] Voir à ce sujet : R. GIRARDET, Mythes et mythologies politiques, Paris, 1986.

[16] Le but premier des caricatures anticléricales est de dénoncer les ingérences du monde catholique et de l’Eglise dans les affaires publiques. En effet, plus de trois-quarts des dessins mettent en scène des ecclésiastiques et/ou des hommes politiques catholiques ; tandis qu’une caricature sur cinq représente des personnages bibliques ou des saints (cfr. R. BOUSSINGAULT, L’emploi de l’image sainte dans la caricature anticléricale bruxelloise de 1884 à 1914, Mémoire de licence UCL, Louvain-la-Neuve, 2000, p. 28-34).

[17] Un personnage comme Charles Woeste est presque toujours un dominateur violent ou un manipulateur, suppôt fanatique de l’Église. Tandis qu’un homme comme Auguste Beernaert peut tantôt manipuler l’État, tantôt être manipulé par les ecclésiastiques.

[18] Des hommes politiques comme Vandenpereboom ou Thonissen sont présentés comme des bigots larmoyants, auréolés et souvent en prière pour savoir ce qu’il faut faire. Cfr. par exemple, La Patrouille, 21 novembre 1886 : Esprit-Saint, descendez sur eux !

[19] Entre autres exemples : La Patrouille, 27 juin 1886.

[20] La Belgique mise à mal par la domination catholique est surtout représentée sous la forme d’une femme ou d’un lion. La représentation de la Belgique par une femme est la plus précoce, le lion ne faisant son entrée en scène qu’au deuxième tiers du XIXe siècle. La Femme-Belgique, comme le lion, est souvent un personnage actif qui défend ses enfants et réclame plus de justice, mais elle aussi peut devenir une victime. Toutefois, contrairement au lion ridiculisé ou humilié, la Femme-Belgique est toujours une victime digne, belle et pure malgré son impuissance et ses souffrances : on la trouve torturée ou ligotée, portant courageusement un fardeau trop lourd ou attaquée sans raison par des corbeaux (symboles du cléricalisme), voire découpée en morceaux et dévorée par des curés pervers. La Belgique peut être menacée, violentée, torturée, subir mille horreurs — et les plus grandes violences infligées à la Belgique le sont par les cléricaux — ; mais elle ne peut être violée, parce qu’elle y perdrait sa dignité, c’est-à-dire son droit à l’existence. Voir à ce sujet : L. van YPERSELE, La Belgique face au mal dans la caricature francophone belge (XIXe - XXe siècles), in Imaginaires du mal (s.dir. M. Watthee-Delmotte - P.A. Deproost), Louvain-la-Neuve - Paris, 2000, Presses universitaires de Louvain, Cerf, p. 449-468.

[21] Notamment : La Patrouille, 21 septembre 1884 : La Belgique livrée aux corbeaux ; 11 juillet 1886.

[22] Entre autres exemples : La Patrouille, 28 septembre 1884 : Sire, voilà ce que nos maîtres veulent faire de vous... ; La Chaudière, 18 août 1895 : Soyez tranquille, Sire, la Providence fera un miracle et vous arrêtera au bon moment... En avant, au bout du fossé, la culbute.

[23] Le lion belge n’est plus qu’un petit chien ridicule portant la calotte, aux bottes des cléricaux, tenu en laisse, muselé... Belgique dénaturée (il existe de nombreuses caricatures à ce sujet, notamment : Le Rasoir, 17 janvier 1885 ; Le Gourdin, 3 janvier 1886 ; La Patrouille, 25 juillet 1886) ! Par la dénonciation du mal clérical à l’œuvre, par la monstration d’une fierté humiliée et d’une identité volée, ces dessins suscitent une réaction d’indignation. Dans le même registre, mais plus choquant encore, on trouve la Belgique sous les traits d’une vache à lait ou d’un agneau : victime dont on abuse, prospérité belge volée ou violée par des pouvoirs égoïstes et malhonnêtes (Le Frondeur, 6 décembre 1884 ; Le Gourdin, 29 août 1886). Le scandale dénoncé par ces dessins, c’est l’identité belge — fierté du lion et prospérité de la vache — détournée au profit de quelques-uns.

[24] Auguste Beernaert (1829-1912), homme politique catholique. Docteur en droit de Louvain en 1849. Il est chef du Cabinet de 1884 à 1894 et, simultanément, ministre des Finances et de l’Agriculture, de l’Industrie et des Travaux publics en 1884. Il assura aussi la charge du ministère des Affaires étrangères ad intérim en 1892. Nommé président de la Chambre des Représentants de 1895 à 1900. Nommé ministre d’Etat en 1894. Il est aussi, en 1899, le délégué du Gouvernement belge à la Conférence de La Haye pour le désarmement et prix Nobel de la Paix en 1909 (Cfr. E. VAN DER SMISSEN, Léopold II et Beernaert d’après leur correspondance inédite, Bruxelles, 1920).

[25] Le Rasoir, 16 juin 1888.

[26] La Bombe, 30 août 1884 (dessin de G.P. Gargousse) : l’instruction libérale luttant contre l’ignorance cléricale.

[27] La Bombe, 23 février 1884 (dessin de G.P. Gargousse) : La morale des écoles dentellières. Les abeilles tissent leur linceul.

[28] R. GIRARDET, Mythes et mythologies politiques, Paris, 1986, p. 43.

[29] Ibidem, p. 53.

[30] Cfr. notamment Le Frondeur, 1er mai 1886 : La lutte électorale à Bruxelles. Le lion et les moucherons.

[31] Notons qu’il n’est jamais question des vœux d’obéissance (pourtant les plus difficiles à vivre, semble-t-il : cfr. E. DREWERMANN, Les fonctionnaires de Dieu, Paris, 1993, Albin Michel. Au contraire, par nature, Basile et ses compères, sont entièrement à la solde de l’Église et des buts qu’elle poursuit.

[32] Voir à ce sujet, entre autres exemples, la caricature de G. P. Gargousse dans La Bombe, 10 mai 1884, p. 1 ; ou la caricature intitulée Le Scherreweg d’Ixelles dans La Patrouille, 20 janvier 1889.

[33] La Trique, 25 mars 1906. : « Le ciel ?... Mais ça se paie ! »

[34] La Trique, 1er avril 1906 : « Déformation cléricale »

[35] Entre autres exemples : Le Gourdin, 17 avril 1887 ; ou La Patrouille, 17 mars 1889.

[36] La Patrouille, 7 février 1886 : Le scandale de Ninove.

[37] La Bombe, 25 avril 1885 : Le scandale de Quaregnon.

[38] L’Anticlérical, 16-30 novembre 1902 : Les profits de la Religion ; Les Corbeaux, 4 septembre 1904 : Qui donne au Pape, prête à Dieu.

[39] Il est vrai qu’entre 1894 et 1900, lorsque le POB se rendit compte que son irréligiosité et son anticléricalisme restreignaient ses possibilités de croissance électorale — notamment dans les campagnes flamandes —, il chercha à endiguer l’influence des libres-penseurs au sein du parti et ira jusqu’à exclure du parti les fédérations de libres-penseurs en 1913.

[40] Dans l’entre-deux-guerres, on retrouve cette idée dans un dessin publié par le quotidien socialiste Le Peuple du 5 avril 1925 : le Christ, de face, accueille les ouvriers socialistes en disant : Enfin, j’ai trouvé les miens, les socialistes.

[41] Voir à ce sujet : R. BOUSSINGAULT, L’emploi de l’image sainte dans la caricature anticléricale bruxelloise de 1884 à 1914, Mémoire de licence UCL, Louvain-la-Neuve, 2000.

[42] E. BOONE, Les suites d’un premier lit et l’un des mystères de la Ste trinité, dans Le Baudet, 29 juin 1902, p.3.

[43] La Patrouille, 29 avril 1888 : Horribles détails sur la mort du Saint-Esprit.

[44] La Patrouille, 9 septembre 1888 ; Le Baudet, 21 septembre 1902.

[45] La Patrouille, 28 décembre 1884 ; Le Gourdin, 26 décembre 1886.

[46] Le Diable au corps, 24 décembre 1893.

[47] Pour les progressistes, l’égalité est l’essence même de la justice — or, la balance penche du côté des curés et des riches, des conservateurs.

[48] La Trique, 11 février 1906.

[49] La Patrouille, 7 juin 1891 : Debout pour le suffrage universel — caricature reprise de Uylenspiegel, 29 septembre 1889 et qui était dirigée contre les boulangistes alliés aux cléricaux). Cette pratique de réutilisation d’un même dessin selon des contextes différents, n’est pas rare.

[50] Seule la liberté de la presse est quasi exclusivement présentée comme une valeur bafouée : femme étranglée par des gendarmes et des magistrats, femme muselée par les chefs d’État européens ligués contre elle, femme violentée, statue brisée... La liberté de la presse se débat, crie son innocence, appelle au secours, mais ne semble avoir que ces dessins pour la défendre. Cfr. par exemple, Le Frondeur, 13 février 1887.

[51] Par exemple : La Bombe, 10 juin 1884 : on y voit la Belgique couronnée associée à une Victoire ailée représentant le progrès sortant d’une grande urne électorale.

[52] Pour la caricature catholique, au contraire, la défaite des anticléricaux implique inévitablement la victoire des catholiques : il n’est donc pas besoin de représenter cette victoire.

Référence : VAN YPERSELE Laurence, « Sus au cléricalisme ! La caricature anticléricale au XIXe siècle », dans Le choc des libertés. L’Église en Luxembourg de Pie VII à Léon XIII (1800-1880), Bastogne, Musée en Piconrue, 2001, p. 75-83.
 
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