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RÉFÉRENCE
TILLEUIL Jean-Louis, « Tours et détours d’une légitimation exemplaire », dans Louvain, n° 107, avril 2000, Louvain-la-Neuve, p. 23-26.

Jean-Louis Tilleuil
Jean-Louis Tilleuil est professeur à la Faculté de philosophie, arts et lettres (UCL). Ses enseignements et ses recherches portent sur l’étude sociocritique des productions littéraires et sur la (...) Plus...

article

[entier]

Tours et détours d’une légitimation exemplaire

S
I, comme nous le rappelle le dictionnaire, les archives désignent prioritairement des « documents qui ne sont plus d’usage actuel, et sont rassemblés et classés à des fins historiques », elles peuvent, à l’occasion, franchir la frontière qui sépare l’Histoire comme discours historique des histoires comme récits imaginaires. Sartre, notamment, nous a montré comment une fiction littéraire (romanesque) pouvait traiter de la constitution des archives mais, plus encore, en faire un objet de critique existentielle dans La nausée. Mais, plutôt que la littérature, c’est le domaine des productions paralittéraires et plus précisément celui du message mixte « bande dessinée » que je voudrais confronter au motif des archives.

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La Marque Jaune
© Blake et Mortimer, 1987, E.P. Jacobs

L’intérêt d’une telle étude réside dans le fait que nous devrions en apprendre davantage sur le processus de légitimation du genre en question, plus précisément sur les transferts de légitimité (et leurs modalités) qui sont à l’œuvre dans ce processus. Intéressante, l’enquête peut aussi prétendre à l’originalité dans la mesure où archives et bande dessinée ont peu de choses en commun ou, pour décrire la situation d’un point de vue sociologique, s’opposent fortement sur le plan symbolique : les premières, qui procèdent à la conservation et à la mise en ordre de notre mémoire, le plus souvent écrite, avec comme corollaire temporel d’être associées au passé et à la durée, sont au fondement institutionnel de notre culture, alors que la seconde, nouvelle venue dans l’histoire de nos productions culturelles, est toujours en quête de légitimité et mise pour ce faire sur la mixité moderne et expressive de l’image qui intègre le texte, ce qui implique un temps (de lecture) vécu en accéléré, par ailleurs en accord avec l’agitation fréquente et l’orientation vers l’avant (le présent et le futur plutôt que le passé) des aventures racontées.

L’œuvre hergéenne, emblématique du pro- [p. 24] cessus de célébration du champ B.D. récemment constitué (vers 1965), a très vite témoigné (dès 1973) des effets légitimants du motif étudié suite à la création, par les éditions Casterman, des Archives Hergé. Cette collection proposait les versions originales, en noir et blanc, des premières aventures de Tintin et de Quick et Flupke, participant ainsi à la mise en place d’un appareil de reproduction au sein du champ B.D. La présente étude portera, non sur ces usages éditoriaux du motif, qui relèvent d’une stratégie très explicite de canonisation du genre B.D., mais plutôt sur son implication, plus discrète, plus implicite, dans la création même, c’est-à-dire dans le développement du récit B.D.

Une actualité B.D. qui a de la mémoire

Nous resterons cependant à proximité du grand animateur de l’École dite de Bruxelles, puisqu’une toute récente actualité B.D. nous a donné l’occasion de retrouver les aventures du célèbre duo héroïque Blake et Mortimer, créées initialement par le talentueux scénariste-dessinateur Edgar Pierre Jacobs, proche collaborateur de Hergé, et relayées aujourd’hui, tout au moins pour l’album intitulé La Machination Voronov (Éditions Blake et Mortimer/Studios Jacobs, janvier 2000), par Yves Sente (pour le scénario) et André Juillard (pour le dessin).

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La Marque Jaune
© Blake et Mortimer, 1987, E.P. Jacobs

Titre exemplaire d’une œuvre exemplaire, La Marque jaune l’est encore par l’importance accordée au motif des archives dans la construction du récit. Mieux encore, c’est à un véritable exposé didactique sur les archives et leur usage légitimant dans la fiction B.D. qu’il nous est donné d’assister... pour peu que l’on soit bien sûr disposé à procéder à une (re)lecture orientée de ce récit, par ailleurs très « paralittéraire » sur le plan thématique, de vengeance et de savant fou. Pour résumer sommairement l’intrigue, nous pourrions dire que deux thématiques narratives sont animées par le « Méchant » Docteur Septimus à l’encontre des « Victimes » Leslie Macomber, rédacteur en chef du Daily Mail, Sir Hugh Calvin, juge au Central Circuit Court et le Professeur Raymond Vernay, président de la British Medical Association. Tous trois sont coupables, aux yeux de Septimus, d’avoir cruellement humilié en son temps son génie incompris qui s’était alors exprimé, sous le pseudonyme du Dr Wade, dans l’ouvrage The Mega Wave. C’est pour cette raison que le Docteur les fait enlever par la « Marque jaune », alias Guina-Pig, alias Olrik devenu, le temps d’un album, la première victime des expériences du Docteur (Guina-Pig signifiant cobaye), et les condamne à devenir « d’autres parfaits “Guina-Pigs” », dépourvus de toute volonté, prêts à servir « un projet grandiose » de rééducation, envisagé cette fois « à l’échelle planétaire »...

Archives et récit B.D. : une rencontre au sommet

Observons d’abord qu’user du motif des archives, en l’occurrence celles du Daily Mail repose, dans notre récit B.D., sur la combinaison décisive de deux de leur principaux traits distinctifs temporels : une attention toute particulière pour le passé, ce qu’atteste le professeur Mortimer qui, pour résoudre l’affaire de La Marque jaune, confie à son ami Blake qu’il s’était « mis en tête de remonter dans le temps à la recherche d’un nom, d’un incident quelconque » et l’expérimentation de la durée, car cette recherche et ses prolongements occupent l’essentiel du déroulement de l’intrigue (de la page 18 à la page 65).

C’est parce qu’il « parcourt attentivement les vieilles collections du journal », pratiquant une « lecture obstinée », que Mortimer trouve finalement, dans les volumes de l’année 1922, l’indice qui lui paraît immédiatement de nature à révéler « le mot de l’énigme » (dessin ci-dessus), c’est-à-dire le mobile et le véritable instigateur des enlèvements opérés par la mystérieuse « Marque jaune ».

Mais l’intervention du motif des archives ne s’arrête pas là. L’indice en question, qui consiste dans le compte rendu fait en 1922 par le Daily Mail de l’affaire Wade, renvoie, comme « le mot de l’énigme », à un livre, à savoir The Mega Wave (L’Onde méga) signé du pseudonyme « Dr J. Wade ». Livre à la recherche duquel Mortimer se lance immédiatement, investigant d’abord, mais sans succès, du côté des bibliothèque (celles du Daily Mail et du British Museum), avant de toucher [p. 25] au but grâce cette fois à l’obstination de Mr Stone, l’archiviste du Daily Mail (ci-dessous). Vérifiant une proximité sémantique qui les préserve cependant de la confusion, archives et bibliothèque font l’objet d’un très significatif rapprochement dans le montage des vignettes, de sorte qu’un transfert de légitimité puisse profiter aux premières nommées et, plus largement, à la bande dessinée qui en use. Et ce, d’autant plus que la recherche ne concerne pas n’importe quel livre (il s’agit d’un ouvrage de « science céphalogique ») et que la bibliothèque censée en posséder un exemplaire n’est pas n’importe laquelle non plus : « Mais il doit forcément figurer à la bibliothèque du British Museum, voyons ! », répond Mortimer à Mr Stone qui vient de lui faire observer que l’ouvrage, devenu très vite introuvable, n’est jamais entré à la bibliothèque de son journal.

Les lecteurs de La Marque jaune ont certainement gardé en mémoire cette grande vignette qui met en scène la « vaste salle de lecture » de la bibliothèque du célèbre musée anglais (première planche de cet article). Comme le fait observer Didier Barrière [1], la vignette illustre exemplairement cette « atmosphère de papier » propre à cet album, qui est en perpétuelle métamorphose (une bibliothèque publique, une bibliothèque privée, une salle de rédaction, une salle d’archives...) et qui, d’un point de vue narratif, conduit à la mise en évidence du livre de Septimus. Mais Barrière nous aide aussi à comprendre que si ce livre importe pour son contenu scientifique, il est encore davantage décisif pour « l’utilisation de la chose écrite » qui y est associée et dont l’histoire de notre Histoire a suffisamment souligné les fonctions légitimantes. En l’occurrence, il s’agit bien sûr de la lettre M, la « marque jaune », annonce textuelle et iconique (dès la première de couverture) du Mystère qui hante tout l’album et simultanément signature énigmatique des exploits malfaisants que Septimus accomplit par l’intermédiaire de son « Guina-Pig »/Olrik. Mais l’on songe plus encore à la dédicace qui figure dans l’exemplaire communiqué par Stone à Mortimer et dont l’écriture trahit l’identité cachée derrière le pseudonyme du Dr John Wade...

Lorsqu’il expose ce que ces « avatars de l’écriture » ont comme incidence sur la fiction, dans La Marque jaune ainsi que dans d’autres aventures du duo héroïque Blake et Mortimer, l’auteur de l’article précise qu’ils y jouent « parfois un rôle essentiel », conduisant « peu à peu le héros vers un lieu secret, presque toujours souterrain, ici une base militaire, là une crypte sacrée entourée d’eau morte, ailleurs une cité interdite » [2] et assimilant dès lors l’aventure héroïque à un « itinéraire initiatique ». Je voudrais montrer que si cette expérience à caractère initiatique s’avère tout à fait pertinente sur un plan pragmatique dans l’album qui nous concerne — c’est au terme d’une errance à travers les égouts de Londres que Mortimer « émerge avec précaution dans une petite pièce nue, vaguement éclairée », contiguë au laboratoire fantastique du savant fou Septimus —, elle l’est d’abord sur le plan cognitif où fonctionne le motif des archives, révélant ainsi, après ceux du passé et de la durée, un troisième trait distinctif de ce motif.

Certes, l’image conventionnellement attachée à la consultation des archives, ces papiers bien souvent jaunis par le temps, endormis dans une poussière parfois séculaire et destinés à un trop rare public, prédispose déjà à la ritualisation initiatique. Mais, pour la circonstance, l’initiation à la connaissance me paraît surdéterminée par des conditionnements qui sont spécifiquement mis en place par la B.D. et contribuent dès lors à assurer davantage les effets légitimants de cette initiation.

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La Marque Jaune
© Blake et Mortimer, 1987, E.P. Jacobs

Notons premièrement le type de savoir mis au jour par la consultation des archives du Daily Mail. J’ai déjà eu l’occasion de préciser le caractère savant (scientifique) de ce savoir. Ce trait distinctif peut être renforcé par la prise en compte de l’identité sélective de son auteur et de son destinataire privilégié, en l’occurrence le « Docteur » Septimus et le « Professeur » Mortimer.

Vient ensuite la spécificité des lieux où l’on procède à l’initiation à la connaissance et qui, une fois n’est pas coutume dans cette production très riche en texte, est prise en charge par l’image : ce sont d’abord les volumes d’archives qui constituent l’unique décor des scènes de consultation, ferment l’espace et isolent Mortimer du reste du monde, auxquels se substituent par la suite les livres de la bibliothèque de Mortimer (voir le deuxième dessin de cet article), qui, lors de son examen de l’ouvrage du Docteur Wade [3], limitent tout autant la profondeur de l’image.

Parmi les modalités d’accès à la connaissance, on peut aussi relever la représentation de l’étape qui correspond à la mort rituelle du héros. Mortimer se retire du monde, se met explicitement en congé de toute initiative pragmatique pour se consacrer pleinement à son aventure cognitive [p. 26] inaugurée, faut-il le rappeler, par sa consultation des archives du Daily Mail, laissant au capitaine Blake la direction des opérations sur le terrain de l’enquête.

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La Marque Jaune
© Blake et Mortimer, 1987, E.P. Jacobs

Mais l’étape même de la révélation du savoir, qui conduit à la renaissance héroïque de Mortimer, à son « retour parmi les vivants » très proche par l’image des mises en route héroïques tintinesques, présuppose l’intervention d’un passeur, d’un médiateur de connaissances, fonction assumée par l’archiviste Stone dont Mortimer s’est fait « un véritable ami » et qui le lui rendra bien puisque c’est cet archiviste qui lui fournira finalement un exemplaire de l’ouvrage « introuvable ».

Il faut enfin observer que si l’expérience initiatique s’achève très heureusement pour l’initié Mortimer, elle met paradoxalement en évidence le caractère secret de la transmission du savoir qui fait l’objet de cette initiation, dans la mesure où la dédicace qui identifie Septimus comme étant le Maître de la « Marque jaune », « le cerveau de l’affaire », ne sera connue des autres protagonistes ainsi que des apprentis initiés que nous sommes, que suite à cet autre passage (de livre) effectué accidentellement et indirectement par Mortimer à l’attention de son ami Blake... Mais cela ne se produit que trente pages plus tard (voir ci-dessus) ! Et c’est parce qu’il est à son tour initié au mystère de la dédicace, révélatrice de la véritable identité de la « Marque jaune », que le capitaine Blake peut relancer son enquête dans la bonne direction (« Vite ! À Tavistock Square ! ») et assister au dénouement de l’intrigue dans le laboratoire de Septimus.

Du « bon usage »... du transfert

Sur le plan narratif, le transfert de légitimité qui résulte de l’usage du motif des archives dans l’album La Marque jaune s’avère donc, après analyse, très poussé : c’est bien tout le récit qui se voit travaillé par l’imaginaire de ce motif, mixte de cultures et de pratiques hautement symboliques (savantes, institutionnalisées/antes...). Une lecture thématique de l’album me donne non seulement l’occasion d’impliquer un trait distinctif annoncé qui n’a pas encore été exploité, mais surtout de vérifier davantage la prégnance du motif et de ses effets légitimants dans l’album.

À bien (re)lire cet album, son principal enjeu thématique consiste en fait à opposer deux usages de la mémoire : d’un côté un « bon usage » pratiqué par Mortimer, qui invite à retrouver la mémoire par l’intermédiaire de son support le plus marqué, les archives, afin d’éliminer une menace (la « Marque jaune ») pesant sur l’humanité ; de l’autre un mauvais ou non-usage de la mémoire projeté par Septimus, qui vise à supprimer purement et simplement la faculté humaine de mémorisation pour y substituer un programme de rééducation mentale au service de fins criminelles. Une fois encore, la logique paralittéraire, à l’origine du caractère excessif de l’affrontement, ne laisse planer aucun doute quant à l’issue de celui-ci : c’est le « bon usage » qui bien évidemment triomphe. Cependant, une raison supplémentaire de cette issue heureuse et positive peut être trouvée dans le projet même du savant fou, qui présente une faille.

Septimus nous l’annonce lui-même : une mémoire subconsciente a résisté au décervelage pratiqué sur sa première victime, la « Marque jaune », alias Olrik ; Mortimer, qui a repéré la faille, en exploite les effets lorsque, en toute fin de récit, « les choses se gâtent » trop dangereusement pour lui : Olrik échappe au contrôle de Septimus qui, « voyant Guina-Pig abattu par une volonté plus forte que la sienne, fou de rage » perd le contrôle de lui-même, avant de perdre la vie de la main même de son ex-cobaye.

Souci, très « ligne claire », d’équilibrer les pôles qui s’affrontent ? Toujours est-il qu’une faille marque aussi le « bon usage » de la mémoire. Ce qui intéresse la présente analyse, dans la mesure où cette perturbation conduit à une meilleure appréciation du processus de légitimation en œuvre dans l’album sélectionné. Rappelons-nous : s’il revient aux archives de livrer l’indice du scandale de « l’affaire Wade », c’est la bibliothèque du British Museum, grand sanctuaire de la civilisation livresque, qui est censée fournir l’exemplaire de l’ouvrage recherché. Pour cause de vol, l’ouvrage en question reste « introuvable » et il faudra attendre que les archives du Daily Mail viennent combler le manque de la bibliothèque (par le biais de son archiviste) pour qu’enfin le livre dévoile sa dédicace, c’est-à-dire son secret. En conséquence, entre des archives d’un organe de presse quotidienne, support « moderne », proche de la bande dessinée, et d’autre part la bibliothèque, temple de la culture savante, ce sont les premières qui ont le plus de mémoire. Comme s’il s’agissait d’indiquer qu’en matière de légitimation, il pourrait y avoir une concurrence des modèles. Et que, lorsqu’on est en quête de légitimité, il n’est jamais bon d’oublier d’où l’on vient. Ou, en d’autres mots encore, de perdre la mémoire...


[1] Dans son article intitulé « L’écriture et le livre dans l’univers dessiné d’Edgar Pierre Jacobs », pp.29-40 dans Communication et langages, n°83, 1er trim. 1990, Paris.

[2] Idem, p.30.

[3] À propos du cloisonnement des archives en tant que lieu, il est intéressant de constater que sa permanence dans nos imaginaires a été récemment mis au devant de la scène dans un article qu’Emmanuel de Roux consacre à « La rénovation des Archives nationales [qui] n’a toujours pas commencé » et où il est fait état de « l’introversion du monde des archives. Un monde clos, cloisonné en chapelles, totalement consanguin et traversé de solides inimitiés » (p.34 dans Le Monde, vendredi 3 mars 2000, Paris).

Référence : TILLEUIL Jean-Louis, « Tours et détours d’une légitimation exemplaire », dans Louvain, n° 107, avril 2000, Louvain-la-Neuve, p. 23-26.
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015