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RÉFÉRENCE
TILLEUIL Jean-Louis, « Poésie : “L’Arbre” de Bachelard », dans COLLÈS Luc, DEZUTTER Olivier, DUFAYS Jean-Louis, LITS Marc, RONVEAUX Christophe, SOHIER Francine (sous la dir. de), Passions de lecture. Pour Pierre Yerlès, Bruxelles, Didier Hatier, 1997, p. 41-42 (coll. « Séquences »).

Jean-Louis Tilleuil
Jean-Louis Tilleuil est professeur à la Faculté de philosophie, arts et lettres (UCL). Ses enseignements et ses recherches portent sur l’étude sociocritique des productions littéraires et sur la (...) Plus...

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[entier]

Poésie : « L’Arbre » de Bachelard

N
OUS le savons, lire, ce n’est pas que produire des significations, l’expérience lectrice implique notre sensibilité. Si l’« engagement affectif est bien [...] une composante essentielle de la lecture en général » [1], nous avons beaucoup à apprendre du « liseur » Bachelard. Et d’abord, comme le reconnaît Barthes, grand connaisseur des plaisirs du texte, la lecture bachelardienne expérimente une pratique euphorique, voluptueuse et jubilatoire du texte. Une pratique qui nous « comble » [2].

Que la lecture soit une expérience joyeuse, l’affirmation nous en est donnée dès les premiers mots de l’extrait que nous proposons de La poétique de l’espace [3]. Mais l’intérêt du présent extrait, outre sa mise en avant du plaisir de la lecture, réside principalement dans l’exposition des moyens censés assurer la joyeuse [p. 42] découverte. Adepte d’une pédagogie buissonnière qui privilégie l’expérimentation de l’image, « motif et moteur » de la lecture bachelardienne, sur le terrain par excellence de sa manifestation, à savoir la poésie, Bachelard prend le temps de décomposer et de décrire les différentes phases d’une lecture de l’« arbre contemplé » (soit un « objet » de circonstance pour une pédagogie champêtre !) dans un poème de Rilke.

Si l’activité lectrice suppose une dépragmatisation du texte par un travail de distanciation critique, elle engage aussi le lecteur dans une relation toute pragmatique avec un vécu extérieur et intérieur. Par sa rencontre perceptive avec « l’espace extérieur », le lecteur fixe accidentellement l’objet à contempler, par la rencontre introspective avec son « espace intime », il libère essentiellement l’image, c’est-à-dire qu’il la rend à l’irréductibilité de son dynamisme sémantique. Ce n’est qu’au prix de cette aventure intime que le lecteur expérimente l’« immensité » de l’arbre.

Pour le phénomène de l’image poétique, la fabrication du sens, née de l’échange entre « l’arbre et son rêveur », ne peut qu’être heureuse. En fait, un bonheur ontologique est attaché à la lecture. Lire, en effet, transforme, c’est-à-dire qu’il revient au lecteur de modifier ses structures mentales pour recevoir la révélation active de l’image. Mieux même : comme le suggère la référence inaugurale au mot « joie » dans notre extrait, le plaisir de lire bachelardien relève d’une prédisposition. Les mots s’aiment, écrit Bachelard ; sachons dès lors les aimer à notre tour par la pratique d’une lecture accueillante. Tolérante. Dans sa double fonction sociale d’expérience de bonheur et de tolérance, la lecture bachelardienne ne manque pas d’actualité.


[1] Vincent JOUVE, La lecture, Paris, Hachette, 1993 (Contours littéraires), p. 12.

[2] Roland BARTHES, Le plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973 (Points, 135), p. 61.

[3] « Les poètes nous aideront à découvrir en nous une joie si expansive de contempler que nous vivrons parfois, devant un objet proche, l’agrandissement de notre espace intime. Écoutons, par exemple, Rilke, quand il donne son existence d’immensité à l’arbre contemplé. L’espace, hors de nous, gagne et traduit les choses : / Si tu veux réussir l’existence d’un arbre, / Investis-le d’espace interne, cet espace / Qui a son être en toi. Cerne-le de contraintes. / Il est sans borne, et ne devient vraiment un arbre que s’il s’ordonne au sein de ton renoncement. (Poème de juin 1924, traduit par Claude Vigée, publié dans la revue Les lettres, 4e année, n° 14, 15, 16, p. 13.)
Dans les deux derniers vers, une obscurité mallarméenne oblige le lecteur à méditer. Il reçoit du poète un beau problème d’imagination. Le conseil : « cerne l’arbre de contraintes » serait d’abord une obligation à le dessiner, à l’investir de limites dans l’espace extérieur. On obéirait alors aux règles simples de la perception, on serait « objectif », on n’imaginerait plus. Mais l’arbre est, comme tout être vrai, saisi dans son être « sans borne ». Ses limites ne sont que des accidents. Contre l’accident des limites, l’arbre a besoin que tu lui donnes tes images surabondantes, nourries de ton espace intime, de « cet espace qui a son être en toi ». Alors, l’arbre et son rêveur, ensemble, s’ordonnent, grandissent. Jamais l’arbre dans le monde du songe, ne s’établit comme un être achevé. » (Gaston BACHELARD, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957-1992, 5e édition [Quadrige].)

Référence : TILLEUIL Jean-Louis, « Poésie : “L’Arbre” de Bachelard », dans COLLÈS Luc, DEZUTTER Olivier, DUFAYS Jean-Louis, LITS Marc, RONVEAUX Christophe, SOHIER Francine (sous la dir. de), Passions de lecture. Pour Pierre Yerlès, Bruxelles, Didier Hatier, 1997, p. 41-42 (coll. « Séquences »).
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015