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RÉFÉRENCE
WATTHEE-DELMOTTE Myriam, « Rops au risque de l’Autre », dans WATTHEE-DELMOTTE Myriam (textes rassemblés et coordonnés par), Rops au risque de l’Autre, Namur, Sources, 1996, coll. « Tiré à part », p. 4-6.

Myriam Watthee-Delmotte
Myriam Watthee-Delmotte est agrégée de l’enseignement supérieur, maître de recherches du Fonds National de la Recherche Scientifique (F.N.R.S.), et chargée de cours à l’Université catholique de (...) Plus...

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[entier]

Rops au risque de l’autre

Q
UE peut signifier le travail de Félicien Rops pour les intellectuels d’aujourd’hui ? À tout le moins, ils reconnaissent que l’artiste a mis en jeu une problématique qui émerge en même temps que la modernité : celle du regard en tant que quête et élaboration du sens, dont ils sont toujours tributaires. En effet, la déspiritualisation du monde occidental enclenchée dans la seconde moitié du XIXe siècle a amené les artistes, les littérateurs, les penseurs à s’apercevoir de la fragilité de leur position ontologique et à prendre livraison de leur art — et de leur être — comme risque. Il s’agit désormais de réinventer dans l’expérience seule son rapport au monde. Face à un horizon culturel en décalage avec les traditions qui le fondaient et coupé du sens de la verticalité qui le préservait du doute, livré à l’événementiel, l’homme moderne trouve désormais dans le regard sa forme première de connaissance, et corrélativement, dans sa confrontation à l’Autre son mode premier de constitution de soi.

Félicien Rops, en ce sens, apparaît comme une figure exemplaire. Car toute son œuvre témoigne de cette interrogation sur les enjeux de la vision : si l’univers lui fait figure de grand spectacle, il en induit que le sens émerge du croisement des regards. La vie peut signifier dans le rapport à l’Autre, échange de désirs et construction d’identités toujours partielles, toujours provisoires. On remarque ainsi chez lui l’exaltation du temps présent en tant que lieu d’élaboration du sens, assortie d’une conscience aiguë de l’engagement plurivoque de l’artiste. Quand il écrit : « Remplissons donc nos cœurs et nos esprits des idées et des images de notre temps, et l’art que nous cherchons sortira de ces tâtonnements inhérents aux époques d’enfantement » (lettre à Edmond Picard, 18 mars 1878), on croit entendre un écho de Baudelaire lorsqu’il dépeint l’artiste moderne comme celui qui se charge « de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, et de retirer l’éternel du transitoire » (Le peintre de la vie moderne, 1863). Travaillant, comme le grand poète français qui fut aussi son ami, sans souci aucun de s’intégrer aux codes moraux de la bourgeoisie dominante, Rops écarte dans le même mouvement le filet protecteur de l’esthétique admise et, tout entier, il se livre à son art comme au danger de la haute voltige. Car l’artiste moderne n’est plus l’artisan vénérable des temps jadis, encore moins l’éclaireur romantique ; désormais, il n’est plus qu’un merveilleux et misérable acrobate : s’il accepte l’insécurité du temps et du lieu comme une donnée essentielle de son travail, il cache sous un goût du clinquant une rigueur technique, une sûreté d’exécution, une [p. 5] mise à l’épreuve des limites, ... un sens aigu du jeu avec la mort.

Ce volume tente de restituer à Félicien Rops une place dans le cadre mouvant de cette modernité qui, toujours, conditionne notre rapport au monde et, toujours encore, nous entraîne à quêter notre identité dans la mise en œuvre de l’altérité. De Husserl à Merleau-Ponty, de Lévinas à Girard, de Freud à Ricœur pour ne citer que ceux-là, nous avons appris à voir dans l’intersubjectivité le fondement même d’une objectivité. C’est pourquoi nous avons pu rassembler ici des études qui, toutes, interrogent l’œuvre de Rops dans son rapport à l’Autre.

Dans un premier temps, il s’agit d’observer l’ouverture de l’artiste à l’altérité littéraire : comment Rops s’est-il, par le biais de frontispices ou d’illustrations, érigé en lecteur de Baudelaire (R. Plantier), de Mallarmé (J.F. Guéraud) ou de Barbey d’Aurevilly (M. Watthee-Delmotte) ? La confrontation des écrits et des images laisse entrevoir l’intelligence et la pénétration du travail interprétatif opéré par le graveur, son interrogation exigente des paramètres de l’expression verbale et iconique et sa mise à l’épreuve des limites du représentable. Loin de la mimesis, Rops ne cherche guère à traduire l’anecdote des textes, mais il scrute chez les trois auteurs qu’il illustre la problématique même de la représentation. Ce faisant, lui-même est amené à définir son enjeu artistique, à cerner les possibles de son propre domaine d’expression.

Dans un second temps, il convient dès lors de s’interroger sur les modalités du rapport à l’Autre à l’intérieur même de l’activité aristique (A. Gonzalez-Salvador). L’identité esthétique de Félicien Rops se construit en effet dans la conscience croisée de l’altérité imprenable du modèle et de celle du spectateur que l’on cherche à s’approprier en tant que partenaire-voyeur. Outre ces deux pôles du désir, l’art de Rops se meut encore entre la différence répulsive du bourgeois bien réel de la vie quotidienne et la fantasme adoré de cet Autre absolu qu’est le sexe féminin. Au centre de cette figure à géométrie variable : la problématique du point de vue, source inépuisable de sens.

C’est pourquoi il était utile de clôturer ce volume par un troisième volet, c’est-à-dire par la mise à l’épreuve d’un regard que Félicien Rops n’a pas pu prévoir, celui de spectateurs distants de lui d’un siècle. On lira à cet effet deux textes d’une facture sensiblement différente dus à des auteurs appartenant au monde des lettres d’aujourd’hui (T. Sautier, C. Nys-Mazure) : un homme, une femme, tous deux mus par l’envie de faire l’expérience réciproque de la lecture littéraire d’une œuvre iconique. L’art de Rops devient ici thème poétique, objet ludique, motif d’une création qui aime à s’éblouir d’un effet de caléidoscope, à s’étourdir de sonorités et d’images, à s’ébaudir [p. 6] d’un tourbillon de références culturelles... Juste retour des choses : après nous avoir aussi habilement conviés à entrer dans son rêve, voici Rops devenu lui-même une de nos figures oniriques. Après avoir tant exploré les voies de l’imaginaire de son temps, voici son art livré tout entier à la fragmentation du discours contemporain et, par lui, restitué en tant que lieu convergent de parole, point d’ancrage d’un nouvel imaginaire né de la mise en perspective du premier.

Rops au risque de l’Autre : celui de regarder autrui et d’être vu par lui, et de percevoir le poids de son être au sein même du commensurable. Rops au risque d’aujourd’hui : au cœur du paradoxe du centenaire et de l’actuel.


Référence : WATTHEE-DELMOTTE Myriam, « Rops au risque de l’Autre », dans WATTHEE-DELMOTTE Myriam (textes rassemblés et coordonnés par), Rops au risque de l’Autre, Namur, Sources, 1996, coll. « Tiré à part », p. 4-6.
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015