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RÉFÉRENCE
VAN YPERSELE Laurence, « La caricature et l’historien », dans COURTOIS Luc et PIROTTE Jean (sous la dir. de), Images de la Wallonie dans le dessin de presse (1910-1961). Une enquête dans la presse d’action wallonne, Louvain-la-Neuve, Fondation wallonne Pierre-Marie et Jean-François Humblet, 1993, p. 113-117.

Laurence Van Ypersele
Docteur en histoire, Laurence Van Ypersele est chercheur qualifié du Fonds National de la Recherche Scientifique (F.N.R.S.) et professeur à l’Université catholique de Louvain. Spécialiste de la (...) Plus...

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La caricature et l’historien

É
TUDIER la caricature, c’est regarder les événements politiques d’autrefois à travers le regard des hommes du passé, c’est retrouver les valeurs qui les motivaient et les sentiments qui les animaient. C’est en un mot accéder aux mentalités d’une époque révolue. Le champ est vaste. La richesse et l’enjeu de ce type de sources sont immenses.

Au sens le plus large, on peut définir la caricature comme « tout dessin ayant pour but soit de faire rire par la déformation, la disposition ou la manière dont est présenté le sujet, soit d’affirmer une opinion généralement d’ordre politique ou social, par l’accentuation ou la mise en évidence d’une des caractéristiques ou de l’un des éléments du sujet sans avoir pour ultime but de provoquer l’hilarité » (Ph. Roberts-Jones, 1963, p. 21).

Par nature, la caricature est le miroir d’une époque. Elle relate, à sa manière, tous les événements petits ou grands, reflète toutes les péripéties de l’aventure humaine, et ce dans tous les domaines. Elle parle essentiellement de ce qui a frappé l’opinion publique à un moment donné. Mise en abîme des événements, elle apprend en fait peu de choses sur les événements eux-mêmes, mais dit beaucoup sur la manière dont ils ont été vécus. Si l’image en général est fille de son temps, la caricature apparaît comme la fille dénaturée du quotidien. Ayant la force d’un message qui s’impose au regard même distrait, la caricature n’est toutefois pas toujours d’un abord aisé pour l’historien. En effet, il lui faudra d’abord retrouver, par le biais d’autres sources, l’actualité mise en scène, pour comprendre les allusions, percevoir les références et reconnaître les personnages. Car il est vrai que « la caricature, cet instantané de l’esprit, est mortelle » (Ph. Robert-Jones, 1963, p. 3). Cela situe à la fois les limites et l’enjeu de la caricature comme source pour l’histoire. La caricature nous fait les contemporains affectifs de ceux auxquels elle s’adressait : c’est l’image de la réalité que l’on saisit, bien plus que la réalité elle-même. Mais la fiction n’est-elle pas souvent plus forte que le réel ? C’est l’histoire des représentations mentales qui est concernée, bien plus que l’histoire politique. Mais le caractère passionnel des événements ne met-il pas en lumière bien des décisions politiques ?

La caricature stigmatise, tourne en ridicule, appelle au combat : elle est l’essence d’une situation, la schématisation du réel. Sa règle est, comme pour le pamphlet, la verve, l’esprit, la simplification outrancière et bien souvent la plus totale mauvaise foi. Ses canons sont le laid et l’expressivité, le physique révélant le moral. De fait, la caricature, en quelques coups de crayon, cherche à provoquer une réaction émotionnelle à travers une transgression iconoclaste. Ainsi, d’une part, elle a une fonction démystificatrice : elle dénonce les complots, désigne les coupables, nomme les victimes, et, par là même, a contrario, appelle un monde meilleur, attend un sauveur, prône des valeurs morales. En parlant du Mal, la caricature rêve du Bien. Véritable protestation de ce qui devrait être contre ce qui est, la caricature est fondamentalement moralisatrice. D’autre part, elle joue aussi un rôle mystificateur, fait de la propagande, simplifie les situations au point qu’elles en deviennent des quasi-mensonges, et, par là, crée les mythes modernes à travers l’utilisation à outrance des stéréotypes. Ainsi, la caricature apparaît comme une soupape de sécurité, un exutoire, une catharsis. À travers elle, la société exorcise ses angoisses : « faire rire de l’autre, c’est le tuer un instant » d’une mort éphémère et imaginaire.

Certes, on pourrait objecter que la caricature est liée à son auteur, mais ce dernier dépend du public. En effet, « le caricaturiste cherche à indigner ou à faire rire : c’est pourquoi, moins que tout autre artiste, il ne saurait se passer du public » (J. Lethève, 1986, p. 5). Il doit nécessairement y avoir une connivence entre la caricature et ceux auxquels elle s’adresse. Le dessin satirique, comme le périodique dans lequel il paraît, reflète toujours quelque part l’opinion, l’idéal et les aspirations des lecteurs : il exprime tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, et ce avec une force synthétique et une puissance imaginaire que l’écrit n’a pas. La caricature se révèle donc comme une source très riche et parfaitement légitime pour l’historien des représentations mentales et collectives. [p. 114]

Certains voient dans les figures grotesques de l’Antiquité et du Moyen Âge, l’origine lointaine de la caricature. Mais, celle-ci ne commence véritablement qu’avec l’imprimerie et la Renaissance qui fixent l’idéal du Beau et du Laid, ainsi que leurs rapports antithétiques. Elle voit le jour en Italie, grâce aux frères Carrache. Le terme « caricature », d’ailleurs, vient de l’italien « caricare » qui signifie charger, exagérer. C’est au XVIIIe siècle que la caricature quitte son berceau italien pour se répandre dans l’Europe entière. Au XIXe siècle, les caricaturistes sont de véritables artistes et leurs œuvres sont publiées presque exclusivement par une presse spécialisée : les feuilles satiriques. Ce siècle apparaît comme l’âge d’or de la caricature. Avec première guerre mondiale, le caricaturiste se mue en journaliste et la caricature artistique en instrument de propagande. Au XXe siècle, en effet, celle-ci se répand dans toute la presse quotidienne. Le dessin est simplifié et se détache de plus en plus des critères esthétiques du siècle précédent. Au niveau graphique comme au niveau symbolique, la caricature du XXe siècle joue sur les contrastes, réduit l’image au slogan, utilise l’amalgame, le rétrécissement thématique et la répétition graphique : elle devient véritablement une arme politique quotidienne et fait désormais partie de l’imaginaire collectif des peuples.

Il nous faut maintenant voir quel est l’imaginaire, la vision du monde, le système de représentations, dont témoignent les caricatures wallonnes. L’enjeu est d’importance. En effet, nulle société, pour être une société, ne peut se passer d’un système de représentations collectives qui jette à la fois les bases de la signification et celles de la communication, en même temps qu’il constitue l’identité propre d’une société et son accès au monde. Les représentations collectives sont une forme de connaissance socialement élaborée. Elles se basent et rendent compte de l’expérience collective du réel tout en créant de l’idéal. Fondamentalement, elles sont « interprétations du monde », font saillir certains faits plutôt que d’autres, ordonnent le foisonnement chaotique du réel en structures signifiantes. Elles apparaissent comme un mode d’existence collective indispensable, mais différente selon les sociétés. Qu’en est-il de la société wallonne ? Trois perspectives s’offrent à l’historien :

1°) D’abord, l’étude des événements : à quels événements les caricatures wallonnes ont-elles été sensibles ? Qu’est-ce qui a défrayé la chronique ? Et de quelle manière ?

2°) Ensuite, celle des personnages mis en scène : qui apparaît dans cet univers de papier ? Que représente-t-il ? Quels sont les rôles joués par ces personnages historiques ? Déguise quelqu’un en larbin ou en fou joue sur des affects différents : ça n’a pas la même signification. À côté des personnages historiques, il y a aussi les personnages symboliques tels le citoyen, l’ouvrier, la Belgique, la Wallonie, la Flandre, les pays étrangers. Comment sont-ils représentés ? Suscitent-ils la sympathie, la peur, le rejet ? Cela évolue-t-il ?

3°) Enfin, l’analyse des structures des caricatures : l’historien déterminera quelles sont les structures, c’est-à-dire les mises en scène et leur signification, les mythes sans cesse répétés. En effet, c’est la répétition inlassable de certaines structures qui sont significatives. Il importe alors d’analyser comment et pourquoi ces structures évoluent (lentement ou soudain), celles qui ont traversé le temps, celles qui ont disparu. Ainsi, par exemple, le mythe du complot est présent tout au long de l’histoire contemporaine, mais traduit des peurs, des valeurs et des affects différents selon les époques et les groupes.

À travers les caricatures, c’est tout un univers mental collectif, profondément manichéen, qui s’exprime. On constate que les caricatures racontent des événements particuliers selon des structures assez stables. Structures qui forment comme une toile de fond où vient s’inscrire l’actualité éphémère. En effet, lorsque l’on fait abstraction de l’identité événementielle des éléments, c’est-à-dire que tel personnage représente la Russie ou la Flandre, [p. 115] Guillaume II ou un autre, on remarque que les fonctions de ces personnages et l’univers dans lequel ils évoluent, sont très souvent les mêmes ! L’identité des mises en scène est frappante. L’étranglement, par exemple, illustré différentes situations : c’est tantôt le contribuable qui est étranglé par l’État et les impôts, tantôt la Belgique par le flamingantisme (Ill. 1), tantôt encore le Wallon par l’impérialisme ou la boulimie flamande...

Certaines caricatures sont même reprises avec des légendes différentes : c’est le cas, notamment de cette caricature de J. Ochs (Ill. 1) reprise dans le Pourquoi Pas ? du 1er septembre 1939, p. 2821, sous le titre « ALLEMAGNE, RUSSIE et POLOGNE.—Étrangle la donc, ami Staline » : si l’Allemagne avec son casque à pointe garde son identité, la femme étranglée qui symbolisait la Belgique devient la Pologne et la brute épaisse qui représentait le flamingantisme, Staline. Et ce, uniquement sous l’effet de la légende : le dessin est parfaitement identique. Généralement, bien sûr, il ne s’agit que de similitudes et de ressemblances dans la mise en scène. La caricature peut donc appliquer un même schéma pour attaquer des hommes de tous bords à propos d’affaires très différentes. Les images sont toujours réversibles. L’actualité sans cesse mouvante est coulée dans un même moule. Dès lors, au-delà des faits qui ont défrayé la chronique d’un jour, l’historien retrouve toute une vision du monde, les stéréotypes, les représentations sociales, les valeurs et les mythes d’une époque.

Le monde de la caricature se structure bien autour des mêmes grands ensembles imaginaires : la lutte entre le Bien et le Mal, sur laquelle se greffent différents mythes contemporains. La caricature met en scène le Méchant et suppose le Bon. L’enjeu de leur combat est toujours le citoyen sous sa forme individuelle ou collective. Les relations entre ces trois instances sont invariablement le citoyen victime du Méchant sauvé par le Bon. Monde simplifié et simpliste, les structures de base varient peu. Par contre, les caractéristiques de ces personnages et les mythes auxquels ils se réfèrent sont, eux, très denses et changent au fil du temps.

-   Le Bon est rarement représenté, mais plutôt supposé par antithèse. Il est le Sauveur du citoyen victime. Courageux, honnête et vrai, artisan de la paix, du bonheur et de la justice, il agit en toute lumière pour le bien commun. La caricature rêve de la venue d’un sauveur, elle l’appelle de tous ses vœux, elle attend le miracle. Le Bon, n’étant pas représenté, a l’avantage d’être flou. Il est, par là même, tout ce que le lecteur voudra. Relevons une exception dans L’Action Wallonne du 15 octobre 1933 (Ill. 2) : le très populaire et très wallon Tchantchès rejetant à coups de pieds la Flandre représentée sous les traits de Jooris Van Severen le leader du Verdinaso.

-   La victime, sous sa forme individuelle ou collective, est martyrisée, torturée, crucifiée, trompée, abandonnée, ou envahie. Elle est faible et innocente, toujours pure et souvent infantile, passive et profondément impuissante : elle a besoin du Bon pour la sauver, la protéger et la guider. Les caricatures wallonnes représentent presque exclusivement la Wallonie comme victime : que ce soit le citoyen à qui on verse de force le flamand dans la bouche (Ill. 3) ou la bougie liégeoise qu’on va éteindre (Ill. 5) ou encore le territoire géographique bientôt envahi... La Wallonie se sent menacée, trahie et abandonnée.

-   Le Méchant est celui, par excellence, dont la caricature parle. C’est lui qu’elle décrit. Ce sont ses actes qu’elle dénonce. Le méchant est action maléfique. Laid ou sans visage humain, malhonnête, barbare ou pervers, d’une intelligence machiavélique ou sous l’empire de la folie la plus bestiale, il agit dans l’ombre en faveur d’une cause inavouable qui ne profite qu’à lui-même. Les méchants sont indignes du pouvoir car ils en abusent créant la misère, détruisant l’unité, semant la mort et la chaos. Remarquons toutefois qu’il y a des gradations dans la représentation du Mal. D’abord, l’univers du Complot, de la Trahison, ou de [p. 116] l’abus de pouvoir, c’est le niveau le plus fréquent. On y trouve les menteurs, les hypocrites, les brutes épaisses, les vaniteux stupides manipulés par plus méchants qu’eux. C’est le cas, par exemple, du Flamand au service de l’Allemagne représentée soit par le « Boche de 14-18 » (Ill. 1 et 4) soit par le nazisme d’Hitler (Ill. 2).

Ensuite, l’univers du Chaos et de la Mort, est un niveau nettement moins répandu, mais présent. C’est le cas du flamingantisme qui, pour les francophones (particulièrement les conservateurs), menace l’existence elle-même à travers les valeurs vécues comme fondamentales. Le Mal apparaît alors sous forme de vampires, de monstres ou de squelettes portant une faux. Ces caricatures exorcisent les angoisses les plus profondes, celles de la perte d’identité.

Ainsi, la caricature, polémique par nature, dénonce avant tout l’action du Méchant sur sa victime. Le lecteur qui s’identifie toujours à la victime, triomphe le plus souvent par le rire (ou l’indignation) : la plupart des caricatures se contentent de ridiculiser le mauvais par le biais de l’infantilisation, de l’animalisation ou de la féminisation, en le traitant de fou, de marionnette ou d’objet. D’autres caricatures, plus tragiques, triomphent de l’adversaire en lui souhaitant au niveau imaginaire ses propres peurs, sa propre souffrance ou la mort. Le principal levier de la propagande caricaturale est le rejet : son appel au combat se fait toujours contre quelque chose. Mais ce rejet dénote, a contrario, des valeurs à défendre, une vision du monde qui évolue. La caricature wallonne témoigne, par exemple, de son obsession flamande. Il paraît indéniable que l’identité wallonne se structure en partie autour de ce problème. Or ce problème évolue à la fois dans le réel et dans sa représentation caricaturale : la « méchanceté » du Flamand vu par les Wallons est, juste après la première guerre mondiale, représentée par l’activiste et amalgamée au Boche de 1914-1918 avec son casque à pointe. À partir des années trente, cette représentation est concurrencée par la réduction de la Flandre aux mouvements nationalistes fascisants (le V.N.V. ou le Verdinaso de J. Van Severen) désormais amalgamés à Hitler. Après la deuxième guerre mondiale, cette représentation de la germanité des Flamands va s’estomper, puis disparaître. Par contre, certains thèmes se répètent tout au long du XXe siècle : de nombreuses caricatures dénoncent l’impérialisme brutal et sans limite des Flamands, l’abandon de la Wallonie par un État belge de plus en plus pro-flamand. Pourtant, bon nombre de caricatures wallonnes témoignent également de l’attachement — parfois désespéré — à la Belgique « menacée par la Flandre ». Ces caricatures, tout en disant la peur, affirment leur attachement à la culture française inévitablement opposée à la barbarie germanique. Ainsi, la caricature intitulée « Les progrès du flamingantisme » (Ill. 5) témoigne de la croyance en la supériorité de la culture française : la main du flamingantisme (sans visage, c’est-à-dire inhumain) éteint la bougie de l’université de Gand — à cette époque encore francophone. Celle de Liège suivra, c’est sûr ! Or, la bougie est symbole de spiritualité : c’est la lumière de la connaissance, de la vérité, de la culture. Ainsi, le mouvement [p. 117] flamand, d’une part, est insatiable et, d’autre part, il tue la culture belge qui ne peut être que française. Autrement dit la culture flamande n’existe pas...

Ces quelques exemples montrent bien l’importance de la caricature comme source pour l’historien. L’apport des caricatures se situe d’abord et surtout au niveau de l’histoire des représentations mentales et collectives, des valeurs et de l’identité des sociétés. En outre, l’analyse des caricatures éclaire non seulement l’histoire politique qui y retrouve couleur et saveur, mais aussi l’histoire de la presse et l’histoire iconographique. Enfin, un dernier apport de ce type de source pour l’historien se situe dans l’ouverture de l’histoire sur d’autres disciplines telles la sémiotique, la psychologie sociale et l’anthropologie. L’analyse de la caricature rend la démarche interdisciplinaire nécessaire. Cette nécessité est la chance de l’historien, elle élargit considérablement la démarche historique et apparaît, dès lors, comme un rendez-vous à ne pas manquer !

Pour en savoir plus

- ROBERTS-JONES (Ph.), La caricature du Second Empire à la Belle Époque, 1850-1900, Paris, 1963.
- LETHÈVE (J.), La caricature sous la IIIe République, Paris, 1986.
- DELPORTE (Ch.), Les crayons de la propagande, Paris, 1993.
- GIRARDET (R.), Mythes et mythologies politiques, Paris, 1986.
- JODELET (D.), Les représentations sociales, Paris, 1991.


Référence : VAN YPERSELE Laurence, « La caricature et l’historien », dans COURTOIS Luc et PIROTTE Jean (sous la dir. de), Images de la Wallonie dans le dessin de presse (1910-1961). Une enquête dans la presse d’action wallonne, Louvain-la-Neuve, Fondation wallonne Pierre-Marie et Jean-François Humblet, 1993, p. 113-117.
 
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Envoyer un mail au GRIT - Mise à jour : mercredi 16 décembre 2015